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Interview d’Arundhati Roy à propos de son essai ’Ma marche avec les camarades’

Le dieu des petits riens, le premier roman d’Arundhati Roy ayant remporté le Booker Prize en 1997, a contribué à la transformer du jour au lendemain en une célébrité littéraire et en une assez bonne auteur emblématique pour le boom de l’écriture indienne. (Les panneaux d’affichage à travers le pays ont crié sa victoire au Booker sur tous les toits). Elle a cependant fait suivre le roman d’un cinglant essai condamnant l’épreuve de force nucléaire de l’Inde et du Pakistan intitulé "La fin de l’imagination", et s’est lancée, comme elle l’a dit, "dans un voyage politique que je ne m’étais jamais attendue à commencer". Elle a vite repris la plume à propos d’un éventail de questions - les projets de grands barrages qui déplaçaient les communautés, l’occupation du Cachemire par l’Inde, la corruption politique, et l’extrémisme hindou. Tout à coup, elle était vue sous un jour très différent dans son pays : la voix de la conscience, peut-être, mais également un rappel strident et gênant de ce qui était tapi derrière la démocratie de l’Inde.
Mais rien ne l’avait vraiment préparée à la réaction virulente à son article de mars 2010 pour l’hebdomadaire d’actualités indien Outlook, un reportage de première main depuis les camps dans la jungle où les insurgés maoïstes (et les villageois tribaux) sont engagés dans un combat meurtrier et prolongé avec les forces du gouvernement pour la terre riche en minéraux. "Ici, dans les forêts du Dantewada [dans le centre de l’Inde]", écrit-t-elle, "un combat fait rage pour l’âme de l’Inde". Cet article constitue la clé de voûte de son nouveau recueil, Walking with the Comrades chez Penguin Book, alors que Kashmir : The Case for Freedom publié par Verso comprend également des articles de Roy comme de Tariq Ali, Pankaj Mishra et d’autres. Elle fera deux apparitions uniques à New York le mois prochain au CUNY Graduate Center le 9 novembre et à Asia Society le 11 novembre. Je me suis récemment entretenu avec elle par téléphone à Delhi.

Anderson Tepper : Parlez-moi de la réaction en Inde à votre article "Ma marche avec les camarades". Je sais qu’il a fait du bruit, comme vous dites, et qu’il a atterri dans la trajectoire de tout un tas de débats, à gauche comme à droite.

Arundhati Roy : Chaque fois que mes essais sont rassemblés dans un livre, ce qui manque, c’est l’ambiance dans le pays au moment où les articles originaux ont été publiés. Ces essais sont arrivés au moment où le gouvernement avait annoncé l’Operation Green Hunt, priant les forces paramilitaires de se rendre dans la jungle et cataloguant très ouvertement toute résistance - pas juste les guérilleros, mais vraiment systématiquement - comme maoïste. Elles interpellaient les gens en se servant de lois telles que le Unlawful Activities Prevention Act et le Special Securities Act, dans lesquelles avoir une pensée anti-gouvernement est pratiquement un délit. Donc, quand je me suis rendue dans la forêt, mon idée était que personne ne savait ce qui s’y passait vraiment. Ces endroits étaient étouffés ; il y avait un siège sur les reportages. Mais qu’est-ce qui était vrai, et qu’est-ce qui ne l’était pas ? Je voulais y aller et approfondir l’histoire, pour la rendre plus humaine.
Mais bien sûr, l’idée que des tas de gens prennent les armes causait beaucoup d’anxiété parmi la droite. Parmi les gens de gauche - et l’Inde a un très long héritage complexe et profond d’activité intellectuelle et politique de gauche - beaucoup étaient absolument indignés pour un grand nombre de raisons, qui avaient principalement à voir avec les vieux débats quant à savoir si organiser les indigènes était considéré comme du maoïsme, s’ils étaient véritablement une classe révolutionnaire, au sujet de l’action armée par opposition à l’entrée dans le courant dominant et au fait de se présenter aux élections.

AT : Vous ne manquez pas de mettre en opposition la situation des guérilleros avec celle de Gandhi, par exemple. Vous envisagez même en plaisantant d’écrire une pièce pour leur aile culturelle appelée Gandhi prend ton fusil.

AR : [Rires] C’est que, j’ai eu des ennuis pour avoir dit ça, aussi ! Mais il est vrai que quand des intellectuels et des universitaires discutent des divers genres de mouvements de résistance, ils ne tiennent pas compte des paysages de ces luttes. Lorsque je suis allée dans la forêt, une des choses qui m’a frappé, c’est que la non-violence gandhienne peut être une forme de théâtre politique très efficace, mais qu’elle ne peut pas réussir sans un public. Par conséquent, que ce soit l’occupation de Wall Street ou quelque part en Inde, elle doit avoir des spectateurs. Profondément à l’intérieur de ces forêts, il n’y avait personne pour témoigner.

AT : Vous racontez comment vous avez personnellement été invitée par les maoïstes à vous joindre à eux dans leur marche à travers la forêt et à voir vous-même ce qui se passait. En tant qu’écrivain, c’était assurément une occasion unique, bien que risquée et même éreintante. Racontez-moi ce que vous avez découvert, ce qui vous a surpris.

AR : Ce qui m’a peut-être le plus surpris, c’est que j’ai constaté que presque la moitié de l’armée de la guérilla est composée de femmes. C’était une histoire très intéressante, celle de la manière par laquelle les maoïstes, au début, s’étaient adressé aux femmes tribales quand ils étaient entré dans ces régions il y a plus de trente ans. J’ai parlé aux femmes et elles m’ont révélé pourquoi elles s’étaient engagées - la majeure partie avaient assisté aux crimes les plus épouvantables contre les femmes perpétrées par les organisations paramilitaires ou d’autodéfense, tandis que d’autres s’étaient engagées pour échapper aux sociétés traditionnelles patriarcales. Ce qui m’a beaucoup intéressé, c’est combien, au fil des nombreuses années, le maoïsme a influencé les indigènes et combien la culture indigène a influencé les maoïstes.

AT : Je veux vous interroger au sujet de votre "parcours politique" de la dernière décennie ou plus. Parmi les écrivains indiens, vous en êtes venue à occuper une place unique - vous êtes non seulement restée en Inde, mais vous avez été extrêmement critique et vous vous êtes fait entendre sur un certain nombre de sujets nationaux. Est-ce un rôle que vous avez embrassé ?

AT : Dans "La révolution de ruissellement", le dernier essai du livre, vous décrivez une manifestation des sans-abris dans les rues de Delhi que vous appelez "personnes de l’ombre" et "réfugiés de l’Inde qui brille". Il semble que vous êtes un des rares écrivains à les défendre.

AR : Eh bien, personnellement, je trouve que c’est très gênant lorsque les gens disent des choses comme, "Elle est la voix des sans-voix". Nous savons tous que les sans-voix, ça n’existe pas. Chacun est tout à fait capable de vous raconter ce qui lui arrive dans ce pays. Le dilemme pour l’écrivain, je pense, c’est de comment passer sa vie à affuter sa propre voix et puis, à des moments comme ceux-ci, à la révéler au beau milieu d’une foule. Cette tension, cet équilibre, c’est une chose à laquelle je pense assez souvent.

AT : Ce livre, comme une bonne partie de votre oeuvre, peut être considéré comme un acte de l’imagination, une vision d’autres perspectives. Vous écrivez : "Si tant est qu’il y ait un quelconque espoir pour le monde, il ne vit pas dans les salles de conférences sur le changement climatique, ni dans les villes pourvues de grands immeubles. Il vit tout en bas, sur le sol, les bras autour des épaules des gens qui se battent tous les jours pour protéger leurs forêts, leurs montagnes et leurs rivières parce qu’ils savent que les forêts, les montagnes et les rivières les protègent".

AR : Je trouve toujours intéressant que quand on est avec des gens qui font réellement les frais de l’oppression, on constate bien moins de désespoir que dans les salons de la classe moyenne. Dans ces situations, le désespoir n’est pas une option viable. Je me demande si la quantité d’information qu’on nous enfonce dans la tête jour et nuit amène les gens à penser que les problèmes du monde sont tellement énormes qu’ils sont insurmontables. Alors que les gens qui luttent contre quelque chose de manière plus ou moins localisée sont bien plus lucides au sujet de ce qu’ils doivent faire et de comment ils doivent le faire.

AT : Auparavant, vous avez dit que vous aviez du mal à trouver le temps et la place pour écrire des oeuvres de fiction et que vous sentiez que vous avez besoin d’inventer un langage pour jeter un pont entre vos préoccupations politiques et créatives.

AR : Oui, ce qui est le plus difficile pour moi, c’est qu’exactement comme il est certain et réel que ces combats ont lieu en ce moment, écrire des oeuvres de fiction est proportionnellement aléatoire. La fiction est une chose tellement informe, on ne peut pas être sûr que l’on fait quelque chose d’important ou de merveilleux tant qu’on ne l’a pas fait. Par conséquent, en raison de la position dans laquelle je suis maintenant, pour travailler sur un roman, je dois créer des espèces de barrières d’acier autour. La fiction est quelque chose qui implique tant de douceur, tant de tendresse qu’elle ne cesse de se faire écraser sous le poids de tout le reste ! Je ne suis pas encore tout à fait arrivée à le comprendre, mais j’y arriverai !