आदर्शिनी

À propos de ce site

Accueil > Dans le sillage de Naxalbari - chapitres additionnels et annexes > Chapitre quatre ter - La naissance d’un parti
Télécharger l'article au format PDF

Chapitre quatre ter - La naissance d’un parti

Si il doit y avoir une révolution, il faut un parti révolutionnaire
Mao Zedong : « Revolutionary Forces of the Word Unite
Fight Against Imperialist Aggression ! », novembre 1948
Selected Works, Vol. IV, p. 284.

C’est avec une grande fierté et une joie sans bornes que je souhaite annoncer aujourd’hui à cette assemblée que nous avons créé un véritable parti communiste - le Communist Party of India (Marxist-Leninist) - Kanu Sanyal dans son discours au rassemblement dans le Maidan à Calcutta le 1 mai 1969.

Activités révolutionnaires à la veille de la création du CPI(M-L)

Avec le soulèvement à Naxalbari en 1967 et les succès des révolutionnaires communistes à Srikakulam en 1968-69, on peut dire que l’opposition à la classe dirigeante indienne est passée dans le domaine de la lutte armée organisée pour renverser le gouvernement et s’emparer du pouvoir, se distinguant des violentes activités sporadiques, des agitations, des pressions électorales et autres moyens constitutionnels et plus ou moins constitutionnels qui ont été de règle depuis 1947 pour changer la politique gouvernementale. L’unique exception au cours de ces deux décennies fut la brève phase insurrectionnelle du Communist Party of India entre 1948 et 1951.
La prise de conscience croissante parmi les rangs communistes de la nécessité de la lutte armée et de la création de bases rurales ne s’en tenait pas, après Naxalbari, à des débats idéologiques aboutissant à l’expulsion ou à la dissociation volontaire d’avec le CPI(M) parlementaire, dont certains exemples ont déjà été évoqués à la fin du chapitre 3. La propension à la lutte armée s’est exprimée par diverses activités dans les campagnes de différentes régions de l’Inde courant 1968. Les activités allaient de la résistance armée organisée par les paysans contre les propriétaires fonciers et la police sous la direction communiste aux actions militaires de l’élite intellectuelle petite bourgeoise pour soulever la paysannerie.
Il faut également noter à ce propos que toutes ces activités avaient lieu dans le contexte de la défaite du parti du Congrès au pouvoir et de la naissance de gouvernements de coalition hétérogènes dans plusieurs états de l’Inde. Les réformistes parlementaires - communistes du CPI et du CPI(M), les socio-démocrates tels que le Samyukta Socialist Party et le Praja Socialist Party, les ex-membres du Congrès organisés dans le Bharatiya Kranti Dal - étaient par trop contents d’eux après avoir été catapultés au pouvoir, pour comprendre le besoin urgent d’amener davantage de changements comme le percevait la partie inférieure de la société. Ceux qui se trouvaient tout en bas de l’ordre social - les masses de paysans pauvres et de paysans sans terre - étaient particulièrement impatients. Le changement de 1967 dans l’équilibre des pouvoirs dans de nombreux états eu des conséquences sur les paysans pauvres et les paysans sans terre. Les effets ne furent pas seulement limités au Bengale occidental ou aux états qui n’étaient pas gouvernés par le Congrès. Le contexte du soulèvement à Srikakulam et au Telengana en 1968-69 a déjà été examiné dans le chapitre précédent. Comme évoqué par les chiffres rassemblés par le ministère de l’Intérieur de l’Union (voir chapitre 3), les exemples d’occupation forcée de la terre, de récolte des cultures, de combat pour de meilleurs salaires et de représailles contre les propriétaires fonciers et les prêteurs sur gage ont connu une nette augmentation presque partout en Inde durant cette période.
Dans certaines parties de l’Uttar Pradesh, du Bihar et du Punjab, le militantisme des paysans fut élevé au niveau politique par des groupes de révolutionnaires communistes, et orienté vers la capture du pouvoir. Alors que ces groupes étaient attachés au All-India Coordination Committee of Communist Revolutionaires (AICCCR) basé à Calcutta et dirigé par Charu Mazumdar, il y avait d’autres factions révolutionnaires à l’extérieur de l’AICCCR qui étaient également actives.
Ainsi, le 24 novembre 1968, dans le district de Wynad au Kerala, un groupe d’hommes munis d’armes létales et d’explosifs a attaqué un poste émetteur radio de la police à Pulpalli. Deux jours avant, un raid semblable avait eu lieu contre un commissariat de police dans la même zone, à Tellicherry. Les forêts de la région ont fourni un abri aux dirigeants du groupe qui étaient à la tête du raid, et ils ont pu se dérober à la police jusqu’au début du mois de décembre, quand un des communistes, Ajitha, âgé de 23 ans, fut arrêté par la police avec sa mère, Mandakini Narayanan, dans sa planque dans la jungle. Le père d’Ajitha, Kunnikal Narayanan, était un célèbre intellectuel communiste qui menait des raids contre les postes de police en compagnie de quelques anciens professeurs également membres du CPI(M). Les paysans de la région de Pulpalli, appartenant à la communauté tribale Kurichian, étaient dépossédés de leur terre par des étrangers, et les dissidents communistes espéraient qu’en organisant de tels raids, les paysans pourraient être mobilisés pour un mouvement insurrectionnel militant.
Les incidents au Wynad, en plus de faire la lumière sur l’héroïsme individuel de Kunnikal Narayanan, de sa famille et de la bande d’intellectuels de classe moyenne qui le suivait, manifestaient la soif d’actions révolutionnaires parmi les rangs du CPI(M), de plus en plus exaspérés par la voie parlementaire suivie par leurs dirigeants. Mais l’action des communistes du Wynad était un geste symbolique plus que l’élément d’un programme à long-terme bien dessiné. La réaction de l’AICCCR aux incidents fut intéressante. Dans une interview avec un correspondant du The Statesman à Siliguri le 27 novembre 1969, Charu Mazumdar aurait dit qu’aucun objectif ne serait servi par l’attaque isolée de commissariats de police. Mais le même jour, il a écrit un article publié dans Deshabrati intitulé « We salute the peasant revolutionaries of Kerala » où il soutenait que : « Les incidents au Kerala ont une fois de plus démontré quelle excellente situation révolutionnaire règne en Inde aujourd’hui ». Il constatait dans les incidents « l’héroïsme et le courage déployés par les masses pauvres du Kerala », et a ajouté que les héroïques révolutionnaires paysans du Kerala portaient vers l’avant la glorieuse tradition de la lutte paysanne de Punnapra et de Vayullur [sic]. [1] Peu après ceci, la New China News Agency exprimait dans une dépêche son admiration pour les révolutionnaires qui avaient « vaillamment attaqué le poste émetteur radio de la police à Pulaplli ».
Plus tard, une note dans le numéro de Liberation de janvier 1969 a expliqué la position de l’AICCCR à l’égard des incidents du Wynad et d’événements similaires dans d’autres régions de l’Inde de la manière suivante :

La population se soulève contre le régime d’oppression et d’exploitation actuel dans plusieurs régions de l’Inde. Il est peu probable que toutes ces révoltes soient dirigées par des révolutionnaires communistes et qu’elles ne souffrent d’aucune faiblesse. Il est bien normal que des erreurs seront commises même dans des luttes menées sous la direction de révolutionnaires communistes. Mais comment devrions-nous évaluer une lutte ? En l’évaluant, nous devons être guidé par deux critères : (i) Quelle classe ou quelles classes y ont participé ? (ii) Qui sont les cibles, contre qui est-elle dirigée ?

Alors que le groupe de Kunnikal Narayanan cherchait une alternative dans les actions directes, il y avait d’autres groupes qui avançaient en trébuchant dans différentes directions, cherchant une issue. Plus de 40% des rangs du CPI(M) dans l’Andhra Pradesh s’étaient soit tournés en faveur de Nagi Reddy soit avait suivi l’AICCCR. Le secrétaire général du parti, lorsqu’il a pris la parole à Palghat le 21 novembre 1968, a reconnu que 10 000 personnes avaient quitté le parti, dont 7 000 étaient originaires de l’Andhra Pradesh. Au Kerala, plusieurs groupes progressaient laborieusement dans leurs voies distinctes. Il y avait un groupe à Trichur et Calicut, un autre à Trivandrum dirigé par l’ancien maire de la ville, Kosal Ramdas, et encore un troisième dirigé par K.P.R Gopalan, tentant de coordonner l’activité de tous ces groupes. Durant cette période, leurs activités principales consistaient cependant à publier des articles maoïstes dans diverses revues. Dans le Tamil Nadu, une campagne pour obtenir une plus grande part de la récolte et des salaires plus élevés fut organisée dans la région de Tanjavoor, où il y avait un grand nombre d’ouvriers agricoles. Celle-ci a provoqué des affrontements entre les ouvriers et la police en novembre 1968, et plusieurs paysans furent arrêtés. Dans le bloc de Mushahari dans le district de Muzaffarpur au Bihar, et dans la région de Palia dans le district de Lakhimpur en Uttar Pradesh, les paysans pauvres et les paysans sans terre allaient vite aller au-delà de ces troubles basés sur des revendications économiques, et sous la direction de l’AICCCR, mener une lutte politique.

Campagne idéologique des révolutionnaires communistes

Tout au long de cette période entre 1968 et 1969, les révolutionnaires communistes organisés dans l’AICCCR ont propagé leur idéologie par l’intermédiaire de Deshabrati et de Liberation.
L’année 1968 a compté de nombreuses activités révolutionnaires dans plusieurs régions de l’Inde - Telengana et Srikakulam dans l’Andhra Pradesh, Mushahari dans le Bihar et Lakhimpur dans l’Uttar Pradesh. Ceci a amené Charu Mazumdar a déclarer en octobre cette année-là : « En Inde aujourd’hui, nous devons joindre la théorie révolutionnaire à la pratique révolutionnaire », et il a vivement conseillé à ses partisans de bâtir des zones de lutte paysanne dans la campagne.
Il a demandé à ses partisans qui allaient organiser le mouvement dans la campagne de faire l’analyse des classes dans les zones rurales, et leur a rappelé les degrés de différences dans le militantisme, même au sein d’une classe : « Il y a à la fois une section avancée et une section arriérée, même parmi les classes révolutionnaires. La section avancée peut rapidement saisir les principes révolutionnaires, alors que la section arriérée a naturellement besoin de plus de temps pour assimiler la propagande politique. [2] C’est pourquoi les luttes économiques contre la classe féodale sont nécessaires, non seulement dans le présent, mais aussi à l’avenir. C’est pourquoi le mouvement destiné à s’emparer des récoltes est nécessaire… Si nous ne cherchons pas à développer un mouvement général des paysans et à attirer les larges masses dans le mouvement, la politique de prise du pouvoir prendra naturellement plus longtemps à s’enraciner profondément dans la conscience des masses paysannes ».[17] Ainsi, la nécessité d’organiser des luttes basées sur des revendications économiques était reconnue, non seulement durant la phase d’intensification de la propagande révolutionnaire, mais également après la création du parti - point si souvent ignoré par Charu Mazumdar lui-même au cours du mouvement.
Enfin, en mars 1969, Charu Mazumdar a transmis l’annonce qu’il était temps de créer le parti. Faisant référence à l’évolution des luttes paysannes dans l’Uttar Pradesh, le Bihar et l’Andhra Pradesh, il a dit :

L’autorité révolutionnaire ne peut pas s’accroître si nous ne nous reposons que sur l’initiative locale pour développer toutes ces luttes dans la même voie et à un stade supérieur. Pour tirer ces luttes vers l’avant, il est nécessaire de fonder un parti panindien et un centre reconnu par tous les révolutionnaires.

Insistant sur la nécessité d’une discipline centralisée, il considérait que l’AICCCR n’avait plus sa raison d’être.
Plus tôt, le 8 février 1969, après avoir désaffilié le groupe de Nagi Reddy, l’AICCCR avait adopté une résolution déclarant :

… l’expérience de l’année écoulée a également amplement fait comprendre que les besoins politiques et organisationnels des luttes révolutionnaires qui se développent rapidement ne peuvent plus être satisfaits de manière adéquate par le Coordination Committee. Ces luttes doivent être dirigées et coordonnées de manière efficace… Le parti devrait immédiatement être créé avec comme noyau ces révolutionnaires qui consolident et conduisent les luttes de classe révolutionnaires.

En ce qui concerne la composition du parti envisagé, Charu Mazumdar avait tendance à mettre l’accent sur le sang neuf plutôt que de se reposer sur les personnes provenant du CPI(M).

Ceux qui pensent que notre tâche principale est d’attirer la grande majorité des membres des soi-disant partis marxistes vers nous et qu’un parti révolutionnaire peut être construit de cette façon [a-t-il prévenu] ne pensent consciemment ou inconsciemment qu’à créer un autre parti pour se présenter aux élections.

Expliquant le risque de compter sur ces gens anciennement membres du CPI(M) ou de partis semblables, il a dit :

… les membres de ces soi-disant partis marxistes, quelles que soient les qualités révolutionnaires qu’ils possèdent peut-être encore, se sont habitués à la pratique du révisionnisme pur et simple, et en conséquence de cette pratique, ont perdu un grand nombre de leurs qualités révolutionnaires. Même si les anciens cadres politiques seront sûrement dans un tel parti, [il leur a rappelé qu’ils] devront suivre la procédure de la nouvelle pratique pour redevenir des révolutionnaires.[13]

La période entre 1968 et 1969 fut également marquée par deux événements, qui ont aidé les révolutionnaires communistes à clarifier leur position sur les problèmes internationaux.
Le premier fut l’intervention militaire soviétique en Tchécoslovaquie pour renverser Dubcek en août 1968. Un éditorial de Deshabrati le 29 août, suivant la Chine, la condamnait comme étant un acte d’agression trahissant la nature social-impérialiste de l’Union Soviétique. Plus tard, dans un article écrit en réponse à certains points soulevés par Parimal Das Gupta, membre de l’AICCCR qui n’était pas d’accord avec l’éditorial du Deshabrati, Charu Mazumdar a dit que « le social-impérialisme soviétique, en collaboration avec l’impérialisme américain fait son possible pour dominer le monde ». Il estimait que les communistes ne devaient ni ignorer ni mépriser aucune résistance se développant en Tchécoslovaquie contre l’agression soviétique. Quant à la classe dirigeante de la Tchécoslovaquie, il a affirmé que « le capitalisme a déjà été rétabli en Tchécoslovaquie et c’est la clique tchécoslovaque au pouvoir qui, avec l’active collaboration des révisionnistes soviétiques, a fait cela après y avoir détruit le socialisme ». Mais la résistance contre l’agression soviétique était « une manifestation de la principale contradiction du peuple tchécoslovaque ».[22]
Le second fut l’annonce que des élections législatives allaient se tenir en 1969 au Bengale occidental. Précédemment, le premier gouvernement United Front du Bengale occidental avait été destitué par le Centre en novembre 1967. Les gauchistes parlementaires ont commencé à se préparer pour les élections législatives à venir dès 1968. L’AICCCR, dans une résolution sur le scrutin législatif, a dit :

… le processus de désillusion concernant la voie parlementaire, la désillusion concernant les élections, les ministères et ainsi de suite avance rapidement, et leur conscience révolutionnaire est en hausse… Nous prions tous les révolutionnaires et toutes les personnes révolutionnaires à venir contrecarrer la sinistre manoeuvre contre-révolutionnaire des classes dirigeantes réactionnaires et de leurs laquais, la clique de Dangue et les néo-révisionnistes en évoquant le slogan : « Boycottez ces élections ». Mais en même temps, il faut se souvenir que le simple slogan négatif appelant au boycott ne nous amènera pas loin. Il doit être accompagné d’une action positive. En même temps que la campagne pour le boycott, nous devons mobiliser et organiser la population dans des luttes de classe révolutionnaires sous la bannière de la pensée du président Mao et bâtir le mouvement sur le modèle de celui de Naxalbari pour aller vers la Révolution démocratique populaire.

 [3]

Activités des révolutionnaires communistes

Comme indiqué plus tôt, les activités des révolutionnaires communistes sous la direction de l’AICCCR ont augmenté en 1968-69.
À Naxalbari même, l’accalmie qui s’était installée après la défaite des insurgés en 1967 fut progressivement brisée. Le 7 septembre 1968, un des dirigeants du soulèvement à Naxalbari - Babulal Biswakarmakar - s’est battu en duel avec la police durant quatre heures, et fut tué à proximité de Birsingjote. Il y eu aussi l’exécution d’un jotedar à Kharibari. Mais l’arrestation le 31 octobre de cette année-là du héros légendaire et principal dirigeant du soulèvement de Naxalbari, Kanu Sanyal, dans sa cachette à Birsingjote a de nouveau provoqué un contretemps. Découvert vêtu d’un short vert et d’une chemise de brousse Sanyal, âgé de 40 ans, n’a opposé aucune résistance.
En dehors du Srikakulam et du Telengana, les autres régions où les activités de l’AICCCR ont étendu leur emprise étaient Mushahari dans le Bihar et Lakhimpur dans l’Uttar Pradesh.
La lutte des paysans de Mushahari dans le district de Muzaffarpur était issue d’un mouvement basé sur des revendications économiques, déclenché par le Kisan Sangram Samity et dominé par les leaders du comité du Bihar State Coordination Committee of Communist Revolutionaries. Le premier incident dans la région a eu lieu en avril 1968 dans un village appelé Gangapur où les paysans, dirigés par le Samity, se sont emparés de terres. Le propriétaire foncier de Narasinghpur, un certain Bijli Singh, accompagné des truands qu’il avait embauchés, a déclenché une attaque contre les paysans. Au cours de l’affrontement qui s’en est suivi, les paysans ont chassé les agresseurs. Les paysans ont alors ramassé les récoltes de pois d’angole sur les terres. L’information de l’incident s’est répandue comme une trainée de poudre, et selon Satyanarain Singh, dirigeant du Bihar State Coordination Committee of Communist Revolutionaries, « Gangapur était devenu le symbole de la paysannerie combattante ». [4]
Les propriétaires fonciers se sont vengés en intentant des poursuites contre les paysans pour tenter de les harceler. Mais contrairement aux anciennes pratiques, cette fois, les dirigeants du mouvement ont refusé de se rendre aux autorités et sont entrés dans la clandestinité. Ceci fut suivi d’une phase d’intense organisation et de préparation des paysans pour les futurs affrontements armés menée par le Kisan Sagram Samity et les révolutionnaires. Il fut ordonné aux paysans qu’ils devaient combattre la police qui interviendrait en faveur du propriétaire foncier. [5]
Le 15 août, en réponse à l’appel lancé par l’AICCCR pour la saisie des récoltes, les paysans de Mushahari ont commencé à s’emparer des récoltes de Bhadai. Au moment où la police et les hommes des propriétaires fonciers ont fondu sur eux, les paysans équipés d’armes traditionnelles ont résisté. « Les gens ont commencé à traiter les propriétaires fonciers et l’État de la même façon. Ils considéraient également la paysannerie travailleuse toute entière comme une entité liée par les liens du sang ». [6] L’identification des propriétaires fonciers féodaux avec l’État est devenue explicite pour les paysans combattants lorsque les camps de la police furent établis dans la région et que des milliers de policiers armés furent lâchés sur les villageois. Dans un village du nom d’Harkesh, le 23 août, des milliers de paysans ont livré une bataille rangée avec la police et ont réussi à secourir un de leur camarade précédemment arrêté par la police.
Les dirigeants du mouvement ressentaient que le stade de l’affrontement ouvert et des batailles rangées entre la paysannerie d’une part et les hommes des propriétaires fonciers et la police de l’autre, était fini. Avec l’intervention directe de l’appareil répressif de l’État, l’ennemi était devenu trop bien équipé et trop puissant pour les paysans mal armés. La guérilla semblait être l’unique solution : « … des douzaines de militants et la direction locale du parti qui était composée de travailleurs à temps partiel, se sont engagés comme guérilleros (à temps plein) et ont pris en main la conduite de la lutte de Mushahari vers le deuxième stade, c’est-à-dire vers le stade de la lutte de guérilla armée ». [7]
Avant de suivre le cours ultérieur du mouvement de Mushahari, nous devons noter certaines caractéristiques de la situation dans la région. La majeure partie des paysans pauvres là appartenait à la communauté « dalit » et était victime, en dehors de l’exploitation économique, d’une discrimination sociale telle que l’intouchabilité. N’ayant pas une tradition d’indépendance ni un militantisme comparable à celle des tribaux, ils goûtaient à un nouveau sens du pouvoir dans certains des accomplissements temporaires du mouvement, comme la saisie de la récolte ou le repli des propriétaires fonciers. En outre, à la différence de la région de l’agence de Srikakulam, Mushahari se trouve dans une région de plaines, et de nouvelles tactiques ont dû être mises en place pour diriger le mouvement.
Les activités des révolutionnaires communistes au Muzaffarpur et dans les zones voisines du Bihar étaient surveillées avec une inquiétude croissante par les autorités. La raison principale en était la proximité de la région avec le Népal. Durant cette période, des luttes paysannes sous la direction des communistes maoïstes avaient également lieu au Népal. Au cours des six premiers mois de 1968, à Bhadarpur, un endroit au Népal situé en face de Naxalbari au Bengale occidental, les troubles paysans ont atteint une telle ampleur que l’inspecteur général adjoint de la police du Népal a été contraint de faire remarquer : « Il ne sera pas toléré que Bhadarpur devienne un second Naxalbari ». [8]
Un reportage de l’envoyé spécial du Indian Nation de Patna, publié dans son numéro du 22 avril 1968, affirmait : « Une carte et d’autres documents saisis dernièrement révèlent que des camps d’entraînement de la guérilla ont été installés de l’autre côté de la frontière entre le Bihar et le Népal. Une partie de ceux-ci sont équipés par les chinois… » Faisant référence aux « extrémistes » - le terme généralement réservé aux révolutionnaires communistes - le Amrita Bazar Patrika du 19 décembre 1968 disait qu’ils étaient actifs aux frontières entre Darbhanga et Saharsa dans le Bihar et au Népal.
Presque en même temps que le mouvement de Mushahari, une agitation paysanne similaire était façonnée pour devenir une insurrection armée politique dans la région de Pali du district de Lakhimpur dans l’Uttar Pradesh. Cette région est également contigüe au Népal. Les paysans y travaillant sur les terres humides étaient principalement des immigrés en provenance de l’Est de l’Uttar Pradesh qui défrichaient les forêts de la zone pour la culture, mais étaient ultérieurement dépossédés de leurs parcelles. Jusqu’au début de l’année 1968, il y eu des « satyagrahas » pacifiques et d’autres formes semblables d’agitations paysannes sous la direction de divers partis de gauche.
En janvier-février 1968, la direction des paysans est passée aux cadres de l’AICCCR. En mai-juin cette année-là, des affrontements eurent lieu entre les paysans et les propriétaires d’exploitations agricoles dans les régions de Pilibhit Terai, Patican, Ghola et Ibrahimpuri. Les paysans ont également pu s’emparer de quelques armes. L’administration locale a dû recevoir l’aide la police armée régionale de l’Uttar Pradesh, qui a installé des camps dans 11 villages. Après une période d’accalmie, les dirigeants du mouvement à Lakhimpur ont commencé à concrétiser leurs projets. Nous retrouvons l’un d’entre eux déclarant dans un interview en avril 1969 :

Jusqu’à maintenant, notre lutte s’en était tenue au problème agraire. Maintenant, nous avons décidé de nous occuper aussi d’autres questions. Nous allons appeler les paysans à cesser tout remboursement de leur part des produits aux propriétaires fonciers et aux agriculteurs… Nous demanderons aux gens d’arrêter tout paiement de fermage. Le paiement des cotisations sur base de la production sera facturé par le comité révolutionnaire. Nous prierons également les paysans de cesser tout remboursement des vieilles créances aux prêteurs sur gage.

 [9]

Tous ces événements dans différentes régions du pays - tant les luttes armées sous une forme embryonnaire que les débats idéologiques menant à la prolifération de divers groupes maoïstes - ont conféré une sorte d’urgence au projet de l’AICCCR de créer un nouveau parti. En outre, Charu Mazumadar a dit que « … la direction internationale nous a maintes et maintes fois rappelé l’importance de créer un parti »[21] On estime que l’AICCCR avait pris la décision de créer un parti quelques mois auparavant, un dirigeant étudiant du comité originaire de Calcutta était parti au Royaume-Uni et y avait pris contact avec certains dirigeants communistes chinois.

Différends au sein de l’AICCCR

Mais la décision de former un nouveau parti contrariait un grand nombre de révolutionnaires communistes qui estimaient que le temps n’était pas encore venu pour la prise d’une telle disposition. Parmi ceux qui n’étaient pas d’accord avec la décision se trouvaient Promode Sen Gupta, président du Naxalbari Krishak Sangram Samiti et Parimal Das Gupta, un dirigeant syndical.
En fait, les différends entre Charu Mazumdar et ses critiques, au Bengale occidental comme en dehors, se développaient depuis un bon bout de temps quant à l’accent à mettre sur certaines questions fondamentales. Le groupe de l’Andhra dirigé par Nagi Reddy, par exemple, s’était démarqué beaucoup plus tôt en donnant une analyse différente de la situation indienne. Alors que Charu Mazumdar maintenait que la contradiction principale était celle entre le féodalisme et la paysannerie, Nagi Reddy soulignait la contradiction entre d’une part le peuple indien et d’autre part « l’impérialisme américain, l’impérialisme britannique et le néo-colonialisme du révisionnisme soviétique ». [10] Il résultait de cette opinion que la lutte en Inde devrait être une lutte de libération anti-impérialiste, pour laquelle un large front uni était nécessaire. Beaucoup de gens au Bengale occidental partageaient ce point de vue. Mais la mise en oeuvre d’une telle ligne dans les zones rurales présentait de multiples conséquences dangereuses pour les cadres de Charu Mazumdar. Ainsi, un rapport en provenance de Debra et de Gopiballavpur faisant référence à la période précédent la création du CPI(M-L), disait : « Certains ouvriers prétendant être loyaux envers la thèse selon laquelle la contradiction principale était celle entre le peuple et l’impérialisme sont arrivés dans les villages et ont lancé un front anti-impérialiste avec les ‘propriétaires fonciers patriotes’. Ceci constituait la ligne du révisionnisme et de la collaboration de classe pure et simple dans les villages ». [11]
C’est également durant cette période, 1968-1969, que les critiques de Charu Mazumdar ont commencé à l’attaquer parce qu’il n’aurait tenu aucun compte des fronts de masse et des mouvements de masse. Charu Mazumdar a donc été obligé de mettre en valeur le principe directeur - le principe de créer des unités clandestines du parti parmi les ouvriers et les paysans - vis-à-vis de ses critiques qui était, selon lui, souvent ignoré par eux. Alors que la polémique se développait, les autres formes de lutte précédemment reconnues par Charu Mazumdar - lutte économique et mouvement syndical - ont eu tendance à être négligées dans ses écrits. Poussé par la nécessité de s’atteler à la création d’unités clandestines du parti, il n’avait probablement pas toujours le temps, la place ou l’occasion de reconnaître les autres formes engagées dans un mouvement révolutionnaire. En conséquence, Charu Mazumdar a souvent donné l’impression de défendre les activités de conspirateur, séparées des actions de masse. Mais nous y reviendrons.
Parimal Das Gupta, le dirigeant syndical des ouvriers du West Bengal State Electricity Board, fut un des membres du Coordination Committee à engager la controverse avec Charu Mazumdar sur la question des fronts de masse. Il pensait que le travail dans les villes était négligé et que le Coordination Committee, tout particulièrement au Bengal occidental, se ressentait d’une tendance à refuser de prendre part aux activités syndicales. Il soulignait la nécessité de fonder des organisations de masse.
En réponse à sa critique, Charu Mazumdar a demandé :

… Si tout le monde commence à construire des organisations de masse, qui est supposé développer l’organisation clandestine du parti ? Attendons-nous de l’organisation de masse qu’elle organise la révolution agraire ? [Si de telles organisations de masse étaient créées dans les régions rurales, a-t-il dit] une tentative pareille de notre part renforcera la tendance à entretenir les mouvements légaux par l’intermédiaire de ces organisations de masse légales, nous transformant inévitablement en un nouveau groupe de dirigeants révisionnistes d’organisations de masse.

Quant aux syndicats, il estimait que « les syndicats ne servent de centres d’apprentissage pour le prolétariat que quand il n’y a pas de situation révolutionnaire dans un pays… » Mais en Inde, où selon lui régnait une situation révolutionnaire, « notre tâche aujourd’hui est de construire des organisations révolutionnaires clandestines du parti, et non des organisations de masse ». Le prolétariat ne pourrait jouer son rôle de premier plan, ne pourrait être à la tête de la révolution agraire que si l’organisation du parti était construite parmi le prolétariat.[22]
Dans le même article, Charu Mazumdar récusait également l’accusation de Parimal Das Gupta selon laquelle l’AICCCR recourait au « che-guévarisme » dans le mouvement paysan, et expliquait :

Manifestement, la paysannerie ne participe pas en bloc à cette guérilla. Ce qui se passe, c’est que la section avancée des masses paysannes, consciente des distinctions sociales, déclenche la guérilla. C’est la raison pour laquelle, dans un premier temps, la guérilla apparaîtra peut-être seulement comme la lutte d’une poignée de personnes.

En outre, la guérilla dirigée par l’AICCCR était menée par des groupes de paysans, et non par l’intelligentsia petite-bourgeoise, et lancée sans armes sophistiquées modernes, mais en se reposant uniquement sur l’initiative des paysans et leurs armes artisanales [Ibid.].
Mais dans l’intervalle, Parimal Das Gupta avait déjà créé avec ses partisans un Coordination Committee concurrent au niveau de l’état et allait suivre une voie différente. Encore plus tard, après les élections législatives de 1969 qui ont ramené le United Front au pouvoir au Bengale occidental avec une majorité encore plus grande, Charu Mazumdar a commencé à être confronté à des attaques de la part d’autres personnes qui mettaient en doute le bien-fondé de son appel à boycotter les élections. Promode Sen Gupta a demandé : « Nous avons poussé le slogan pour le boycott des élections ; les gens ne nous ont pas écouté ; ils ont voté en foule et ont flanqué le Congrès à la porte … Avons-nous fait une évaluation réaliste de la situation réelle ? » [12]
En 1968-1969, on ne s’attendait naturellement pas à ce que l’appel à boycotter les élections soit populaire parmi les larges masses du Bengale occidental, qui nourrissaient toujours l’illusion qu’il y aurait des réformes constitutionnelles si les gauchistes recevaient une seconde chance. La déclaration de l’AICCCR que « le processus de désillusion concernant la voie parlementaire, la désillusion concernant les élections, les ministres et ainsi de suite, avance rapidement… » était plus de l’ordre du cri de ralliement impliquant une certaine dose d’exagération plutôt que d’un argument théorique ou d’une évaluation réaliste de l’état d’esprit du peuple à l’époque.
Mais les gens apprennent par leur propre expérience, et lorsqu’ils sont perdus, ils reviennent à la voix du désert. Ainsi, début 1974, durant l’élection à la circonscription parlementaire de North-Central Bombay, environ 60 000 électeurs appartenant aux castes dites « répertoriées » ont refusé de voter à l’appel du militant Dalit Panthers, qui déclarait qu’un changement de ministères amené par les élections ne pourrait entraîner aucune émancipation des opprimés.
Pour en revenir aux différends au sein de l’AICCCR en 1968-1969, même ceux qui étaient pour la création d’un parti n’étaient souvent pas d’accord avec Charu Mazumdar. Selon les révélations ultérieures de Satyanarain Singh du Bihar State Coordination Committee, une controverse a éclaté sur la caractérisation de la bourgeoisie indienne lors d’une réunion de l’AICCCR en février 1969. Alors que Charu Mazumdar désirait rejeter la bourgeoisie toute entière comme étant compradore, Satyanarain Singh et quelques autres désiraient découvrir une section de la bourgeoisie nationale parmi elle. De plus, Satyanarain Singh déclarait que tandis que Charu Mazumdar et le West Bengal Committee décrivait la contradiction principale en Inde comme une contradiction entre les zamindars et les paysans, les révolutionnaires du Bihar voulaient la redéfinir comme étant une contradiction entre le féodalisme et les masses. [13]
Ces différends allaient à l’avenir prendre des proportions lamentables. Mais en 1969, en dehors des quelques-uns qui s’opposaient à la création d’un nouveau parti, tous les autres membres de l’AICCCR ne faisait qu’un avec Charu Mazumdar dans leur détermination à s’organiser dans un parti révolutionnaire.

Naissance du parti

Au Bengale occidental, le United Front fut réélu en février 1969. Un des premiers actes du nouveau gouvernement fut la libération de Kanu Sanyal, de Jangal Santhal et d’autres dirigeants du soulèvement de 1967 à Naxalbari. Le United Front pensait vraisemblablement que puisque le mouvement à Naxalbari était plus ou moins au point mort, les dirigeants libérés ne pourraient pas faire beaucoup de mal. En outre, leur détention prolongée ne servirait qu’à leur mettre une auréole de martyre, et par conséquent à les rendre populaires. Les dirigeants du CPI(M) en particulier, estimaient que leur libération pourrait être prise comme un geste généreux par les rangs militants du parti, qui étaient gênés et souvent critiques quant à l’action du premier gouvernement de United Front contre les insurgés de Naxalbari. Les dirigeants du parti s’inquiétaient également de l’érosion dans leurs rangs des cadres étudiants dont beaucoup se dirigeaient vers le communisme de « style Naxalbari ». La direction pensait donc que la libération des dirigeants naxalites pourrait calmer les jeunes cadres.
Après sa libération, prenant la parole au rassemblement du 1 mai 1969 à Calcutta, Kanu Sanyal a expliqué la raison pour laquelle il avait été libéré : « Ce n’est pas parce que Jyoti Basu, Hare Krishna Konar et compagnie sont gentils que ceci a été rendu possible. Certainement pas. Ce n’est pas l’affaire d’un quelconque acte bienveillant de quelques ministres. Ceci a été rendu possible en raison de la loi de l’histoire ». [14] Il faut cependant admettre que, bien qu’il y eut, parmi la population, beaucoup de compassion pour les héros de Naxalbari, il n’y avait eu aucun mouvement de masse organisé pour exiger leur libération en 1967 et 1968, cela indiquant ainsi soit une insuffisante base organisée des révolutionnaires communistes parmi les masses, soit la méfiance des dirigeants à l’égard des mouvements de masse.
Quoi qu’il en soit, peu après leur libération, le 22 avril 1969, anniversaire de la naissance de Lénine, le CPI(M-L) fut créé. Sa création fut annoncée par Kanu Sanyal depuis la tribune du rassemblement du premier mai dans le Maidan à Calcutta.
Dans la résolution politique adoptée par le nouveau parti, il était spécifié que la société indienne était semi-coloniale et semi-féodale, que l’État indien était un état de gros propriétaires fonciers et de capitalistes compradores-bureaucrates et que son gouvernement était un laquais de l’impérialisme américain et du social-impérialisme soviétique. Elle déclarait également que la révolution indienne à ce stade était la révolution démocratique populaire, dont la principale teneur était la révolution agraire, l’abolition du féodalisme dans la campagne. Le nouveau parti décrivait sa responsabilité principale comme étant celle d’organiser la paysannerie pour avancer vers la prise du pouvoir par la lutte armée, la tactique fondamentale de la lutte devant être la guérilla.
Quelques groupes et individus, y compris le groupe de Nagi Reddy dans l’Andhra Pradesh, ont refusé de s’affilier au nouveau parti. Bien que d’accord sur la nécessité de déclencher la lutte armée, ils n’étaient pas d’accord sur la question de la mise en avant de certains aspects de la situation existante ni sur la tactique immédiate. Ils considéraient que la création d’un parti d’après la thèse de Charu Mazumdar à ce stade aboutirait à l’isolement de tous les autres groupes et individus, qui n’étaient pas de moins sincères révolutionnaires. Au rassemblement du premier mai, concernant ces groupes, Kanu Sanyal a dit :

… diverses tendances de révisionnisme petit-bourgeois, représentées par des individus et des groupes, sont apparues. Quoi qu’ils puissent faire ou pas, une chose est claire, en refusant de reconnaître l’autorité du parti révolutionnaire, ils font fi de la première condition pour faire la révolution. Ainsi, ils créent, de leur plein gré ou non, des obstacles dans la manière de conduire la lutte révolutionnaire vers l’avant. C’est une tendance contre-révolutionnaire au sein du mouvement révolutionnaire. Nous devons lutter contre cette tendance et rallier tous les véritables révolutionnaires sous la bannière de notre parti…

 [15]

La création du parti laissait ainsi voir un nouveau tournant dans les rapports entre les partisans de Charu Mazumdar et les autres groupes. Ils n’allaient plus être traités comme des « amis et camarades » ; les relations avec eux n’étaient plus « non-antagonistes », comme précédemment soutenu par l’AICCCR. [16]
Les bénédictions chinoises sont vite arrivées alors que Radio Pékin a salué la création du CPI(M-L) dans une émission le 2 juillet 1969. Elle citait le communiqué de l’AICCCR publié le 22 avril 1969, annonçant la décision de former le parti.
Cependant, la création du parti a semé de nouveaux germes de dissension parmi les révolutionnaires communistes. Un certain nombre de sympathisants actifs et de fonctionnaires de l’AICCCR estimaient que la décision de former le parti avait été prise de façon antidémocratique, sans demander les opinions de tous les éléments du comité. Certains, comme Asit Sen (qui, soit dit en passant, présidait le rassemblement du premier mai au Maidan de Calcutta où a été annoncé la création du CPI(M-L), mais ignorait la décision jusqu’à son annonce) estimait que le simple commencement de la lutte armée ne signifiait pas forcément que toutes les conditions préalables d’un parti révolutionnaire étaient établies. Il disait que « la classe ouvrière, qui est l’élément principal d’un parti révolutionnaire, est toujours totalement isolée de la lutte armée actuelle ».

Les différents centres de lutte

Après la naissance du parti, la tactique des révolutionnaires communistes dans les différents centres de lutte a adopté une certaine sévérité et uniformité.
Comme indiqué dans le chapitre précédent, au Srikakulam, après la réunion des fonctionnaires du gouvernement central et de celui de l’état en mai 1969, une politique d’ « encerclement et anéantissement » fut utilisée contre les insurgés. Des bataillons des forces centrales de réserve de la police furent déployés pour aider la police locale. Les villages étaient encerclés par des détachements policiers, les cabanes fouillées et les gens arrêtés. Souvent, la police mettait le feu à des villages entiers pour tenter de terroriser les paysans. Si le moindre dirigeant communiste était capturé, il était abattu, comme cela est arrivé à Panchadi Krishnamurthy et ses six camarades le 27 mai 1969.
En réponse aux attaques de la police, les communistes ont intensifié leur campagne d’ « anéantissement » et ont mis l’accent sur les activités clandestines plus que sur les actions légales de masses. Le schéma des attaques s’est transformé. Alors que dans le passé, une brigade de guérilleros était accompagnée par des centaines de paysans de différents villages, maintenant, des raids secrets étaient organisés par de petites unités de guérilleros qui tablaient plutôt sur des méthodes furtives et sur l’agilité que sur des attaques de front. Ainsi, un rapport en provenance de Srikakulam publié dans le Liberation d’octobre 1969 disait que le 5 août « dix guérilleros ont attaqué par trois côtés le grand camp de la police (comprenant environ 100 hommes de la CRP) à Tompalapadu dans l’agence de Parvatipuram avec des bombes et des armes qu’on charge par le canon, blessant grièvement un policier ».
En même temps que la police, les propriétaires fonciers et les prêteurs sur gage continuaient à être les cibles de la « campagne d’anéantissement » des insurgés. Le rapport en provenance de Srikakulam déclarait que « les prêteurs sur gages et les propriétaires fonciers fuient vers d’autres régions face à la vague croissante de la lutte révolutionnaire des paysans ». Il semblait également que les brigades de guérilleros augmentaient en nombre. Un visiteur qui s’est rendu à Srikakulam en septembre 1969 a constaté : « Plus de 800 Girijans ont été jetés en prison. Les membres de leurs familles servent maintenant comme guérilleros ou sont membres des brigades de défense villageoises ». [17]
Quant à l’état d’esprit des villageois, il était déclaré : « Les gens dans cette région ressentent un sentiment de liberté après le début de la lutte armée là-bas. ». [18]
Début 1970, des félicitations sont arrivées de Chine. « Comme une balise lumineuse, la zone révolutionnaire rouge qui a pris naissance à Srikakulam, Andhra Pradesh, brille de mille feux sur la terre indienne frappée de malheur ». Ce sont les premières lignes d’un long article sur Srikakulam paru dans le No 1 du Peking Review cette année-là. Le reste de l’article était consacré à l’histoire du mouvement à Srikakulam dans lequel il était affirmé : « Charu Mazumdar, dirigeant du CPI(M-L), a personnellement allumé les flammes de la lutte armée à Srikakulam ». Décrivant la situation à l’époque, il disait :

Le CPI(M-L) a maintenant plus de 100 brigades de guérilleros sous sa direction et les zones de lutte armée se sont rapidement étendues depuis les montagnes vers les plaines et les côtes. Les forces armées révolutionnaires ont transformé 300 villages en zone rouge et ont constitué des organes préliminaires de pouvoir politique populaire appelés « Councils for the People’s Uprising » pour assurer la direction de l’administration et de la production et élaborer le travail préparatoire pour la distribution de la terre. Des « People’s Courts » pour juger les ennemis ont été constitués dans tous les villages.

L’article faisait également référence au martyre de Panchadi Krishnamurthy et de ses six camarades, et ajoutait : « Quand un héros tombe, des dizaines de milliers d’autres se lèvent pour combler le vide ». Il entreprenait ensuite de raconter l’histoire de Sampurna, « une femme combattante de la brigade centrale de guérilleros de Srikakulam », mère de trois enfants arrêtée par la police en juin 1969, et qui fut alternativement menacée et cajolée par l’ennemi pour qu’elle se rétracte et rentre chez elle. Mais rien ne pouvait ébranler la détermination de Sampurna. L’article citait ensuite sa réplique de la police :

Je ne cherchais pas ces ennuis, loin de là. Mais j’ai constaté que la résolution du problème de la famine et de celui de l’éducation de mes enfants est inséparablement associée à la résolution des problèmes que doivent affronter les paysans. Et la façon de résoudre ce problème a été indiquée par Mao Zedong.

En conclusion, il était affirmé :

De plus en plus de zones révolutionnaires rouges analogues à celle de Srikakulam voient d’ailleurs le jour dans l’immense pays. Sous la direction du Communist Party of India (Marxist-Leninist), la lutte du peuple indien remportera sûrement victoire après victoire.

Début 1970, Charu Mazumdar a aussi annoncé : « Un pouvoir politique rouge sous une forme rudimentaire a vu le jour à Srikakulam ».[30]
À peu près à ce moment-là, le mouvement à Srikakulam a commencé à s’établir également dans les plaines. Les plaines étaient une vaste étendue de terre sablonneuse parsemée de bosquets d’anacardiers. Les troncs épais et le feuillage dense des arbres fournissaient aux guérilleros un bon abri contre l’ennemi. En conséquence, malgré que des camps de la CRP étaient installés à moins d’un mile environ de chaque village, dans les plaines, les guérilleros continuaient à être actifs.
Le Liberation d’octobre 1969 rapportait que le 15 juillet cette année-là

presque 60 hommes de la CRP, avec l’inspecteur de police du cercle ayant assassiné P.K. [Panchadi Krishnamurthy], ont fait une rafle dans les villages proches de Kalinganagar au Sompeta. Les guérilleros, qui étaient seulement au nombre de quatre, ont attaqué le détachement policier, tuant un policier… Dans la région côtière de Sompeta, 16 prêteurs sur gage de 10 villages se sont enfuis en catastrophe. Des créances pour environ 650 000 ont été annulées.

En septembre 1969, trois taluks de la région - Sompeta, Ichhapuram et Tekkali - ont dû être déclarés « zones d’instabilités » par le gouvernement. Il faut se souvenir qu’en juin cette année-là, les taluks de Parvatipuram, de Pathapatnam et de Palakonda avaient été déclarés « zones d’instabilités » dans l’agence. Une conférence de fonctionnaires supérieurs de police de l’Orissa et de l’Andhra Pradesh s’est tenue le 13 septembre 1969, à Srikakulam, pour « intensifier les opérations de ratissage » et « les services de renseignements communs » par les forces de police des deux états. L’inspecteur général de police adjoint de Berhampore dans l’Orissa, son homologue de Waltair dans l’Andhra Pradesh, l’inspecteur général adjoint (Criminal Investigation Department), Hyderabad, et le commandant du 17ème bataillon de la CRP comptaient parmi ceux qui ont assisté à la conférence. La réunion prenait tout son sens devant l’intensification des activités communistes dans les régions de l’Orissa bordant l’Andhra Pradesh.
Dans la région de Koraput dans l’Orissa, bien que les plans initiaux aient échoués, Nagabhushan Patnaik avait échappé à la police et continuait ses activités. Il fut arrêté en compagnie de six autres à Vishakhapatnam le 15 juillet 1969. Mais trois mois plus tard, le 8 octobre 1969, dans une évasion audacieuse, tous les arrêtés se sont échappés de la prison centrale de Vishakhapatnam.
Dans l’intervalle, en août cette année-là, la politique « d’anéantissement des ennemis de classe » fut mise en pratique dans un village du district de Koraput dans l’Orissa, bordant Parvatipuram, lorsqu’environ 200 paysans, accompagnés par un groupe de guérilleros - suivant la tactique de la première phase du mouvement à Srikakulam - ont tué un propriétaire foncier et « ont coupé le corps du propriétaire foncier en morceaux. »[[Liberation, octobre 1969.]]
Étant favorisés par le terrain, les cadres du CPI(M-L) ont pu créer une sorte de base dans cette région de l’Orissa, comme en témoigne les événements ultérieurs. Quand les contingents armés de la police, tout particulièrement la CRP, ont déclenché leurs opérations d’encerclement et d’anéantissement très avant dans les collines du Srikakulam, le « dalam (escouade) » central dirigé par Vempatapu Satyanarayana, et les « dalams » secondaires ont commencé à s’égarer du côté Orissa de la frontière. Ils se sont mis à couvert dans les régions contigües du taluk de Parala Khemedi et des collines de Thiva du bloc de Ramanaguda. Ces chaînes de montagnes recouvrant les frontières des deux états sont devenues leurs cachettes face à l’augmentation des opérations policières.
En septembre 1969, au Mushahari dans le Bihar, l’accent est également passé des attaques massives aux actions de guérilla. Faisant un compte-rendu de la nature du mouvement, son dirigeant Satyanarain Singh a dit :

Les guérilleros du Mushahari ont mené trois attaques en l’espace d’un mois et demi, ont tué cinq ennemis de classe et leurs agents, en ont blessé 15, ont brûlé des notes et des documents fonciers de contrats pour une valeur de centaines de milliers de roupies, ont saisi les biens des propriétaires…

 [19]

Ici aussi, les dirigeants cherchaient à attirer l’attention des paysans sur le caractère partisan de l’État. Comme le disait Satyanarain Singh : « Que montre notre pratique ? Après l’anéantissement d’un ennemi de classe, l’État se manifeste et nous le combattons conformément aux principes de la guérilla, à savoir, nous menons les combats que nous pouvons gagner ». Quel était le rôle des masses paysannes ? Singh parlait de « la participation de centaines de personnes qui donnaient un abri et de la nourriture, recueillaient des renseignements et des informations sur la position des ennemis, donnaient des garanties de passage pour le repli et la progression des guérilleros ».
Une des actions les plus importantes des insurgés de Mushahari fut l’attaque contre le propriétaire foncier de Narsingpur le 30 juin 1969. Comme mentionné plus tôt, il fut le premier propriétaire foncier à entrer en conflit direct avec les paysans de la région durant la première phase du mouvement à Mushahari. Bien que le propriétaire foncier se soit échappé, les guérilleros ont réussi à tuer trois autres complices, à s’emparer de biens pour un montant de 20 000 roupies et à brûler des documents fonciers. Bien que quelques temps plus tard, Satyanarain Singh allait s’opposer à la tactique d’anéantissement, en 1969, il a soutenu la tactique en déclarant : « Le but de la phase actuelle de notre lutte armée est de bâtir des zones de base révolutionnaire dignes de confiance… » Ensuite, il a demandé : « Cela peut-il être accompli sans attaquer chaque propriétaire foncier dans les villages pour les anéantir ? » [20]
Les insurgés ont procédé à des attaques dans deux autres endroits du district du Muzaffarpur - Paru et Baruraj - et à partir du mois de juin, les policiers ont essayé de mettre en oeuvre la politique d’ « encerclement et anéantissement » d’après le schéma de Srikakulam. Selon Satyanarain Singh :

La police a attaqué les maisons d’habitation de plus de 600 personnes, englobant six postes de police au Muzaffarpur. Elle a harcelé, interrogé et infligé toutes sortes de tortures aux prisonniers en garde à vue, en vue d’obtenir les adresses et les abris des dirigeants.

En conséquence, les dirigeants ont changé leur tactique.

En fait, nous avons maintenant l’intention de diminuer l’ampleur de la participation de masse dans les raids de la guérilla pour des raisons de sécurité et de sûreté, et également pour des raisons d’efficacité dans le combat et le repli… quand l’ennemi a recours à de massives missions de surveillance policière, c’est-à-dire dans les conditions de la campagne d’ « encerclement et anéantissement » déclenchée par l’ennemi, seules de plus petites unités de guérilleros peuvent opérer efficacement. Les unités plus grandes peuvent facilement être repérées par l’ennemi en raison de leur taille… Dans une zone de plaines où seuls les gens servent de montagnes et de jungles, des unités plus petites de trois, cinq ou sept guérilleros sont plus souhaitables.

 [21]

Les dirigeants de Mushahari prêtaient attention à la nécessité de maintenir une base dans les villages face aux attaques de la police. Singh a dit :

Pour le moment, notre tactique est qu’après la mise en application de la mobilisation policière massive, la principale force de guérilleros va se réfugier dans les régions voisines, c’est-à-dire que la force principale évite l’encerclement. Cependant, les zones où les luttes de guérilla ont lieu ne peuvent être transformées en zone de base politique qu’à moins et que tant que le travail révolutionnaire est poursuivi … durant l’opération d’encerclement de l’ennemi, tandis qu’il faut que la principale force de guérilleros de la direction fuie, les dirigeants locaux du parti, des unités de guérilleros et des Kisan Sangram Samities doivent rester pour poursuivre la propagande politique et les autres tâches organisationnelles.

Au sujet des paysans moyens, Satyanarain Singh a admis que jusque-là, le travail de son parti parmi cette classe avait été « très superficiel ». Il a soutenu que : « On devrait se rendre compte que sans avoir le soutien ferme du paysan moyen, la révolution ne peut pas l’emporter. À cet égard, le sectarisme doit être combattu et de vigoureux efforts sont absolument nécessaires dans ce but ». [22]
Singh espérait que la « révolution agraire » telle qu’envisagée par le CPI(M-L) résoudrait la question de la prise du pouvoir politique « petit à petit et étape par étape ». « Étant une révolution de longue haleine, concrètement, elle règle la question de la prise du pouvoir dans un ou plusieurs villages, ensuite dans une ou plusieurs régions, puis dans une ou plusieurs zones, et en fin de compte dans tout le pays ». Dans ce contexte, la nécessité de l’anéantissement des ennemis de classe prenait de l’importance. Selon lui, « il faut la comprendre par rapport à la destruction de l’autorité féodale et à la construction de l’autorité paysanne dans les villages. » [23]
Pendant ce temps, dans la campagne du Bengale occidental, l’état d’esprit des pauvres en milieu rural subissait une évolution rapide. Le second gouvernement de United Front, peut-être pour prévenir l’émergence de nouveaux « Naxalbaris » dans d’autres régions de l’état, a encouragé un mouvement militant d’accaparement des terres pour permettre aux attentes croissantes et à la belligérance des pauvres en milieu rural de trouver une issue. Presque tous les partis de gauche partout où ils avaient une quelconque influence, ont organisé des cortèges de paysans pauvres et de paysans sans terre pour occuper les terres détenues par les propriétaires fonciers au-delà du plafond légal.
Le mouvement avait un aspect négatif aussi bien que positif. D’abord, dans de nombreuses régions, les habiles propriétaires fonciers ont aussitôt affecté leur allégeance aux partis de gauche qui étaient les plus influents dans leurs régions respectives. Ainsi, ils ont été en mesure de protéger leur terre excédentaire contre les paysans avides de terre en versant de l’argent aux dirigeants de gauche pour qu’ils les laissent en paix. Dans d’autres régions où la quantité de terre disponible était bien moindre que ce dont les sans terre avaient besoin, la ruée pour la terre a souvent amené les paysans, sous les ordres d’un parti de gauche, à combattre les paysans dirigés par un parti de gauche rival.
Mais l’aspect positif ne peut pas être nié. Le mouvement a déchaîné l’esprit rebelle dormant de la paysannerie. Bien que sous la protection partielle de l’état - les policiers étaient, dans une certaine mesure, neutralisés par le gouvernement de United Front et dans leur lutte pour la terre, les paysans ne devaient pas combattre la police dans toutes les régions - les paysans ont pris conscience de leur force collective. Armés de bâtons de bambou, de haches et de lances, ils ont marché en cortèges en défiant le propriétaire foncier. Observant un tel défilé organisé sous les auspices du CPI(M), Charu Mazumdar aurait étonné ses partisans en le portant aux nues. Ensuite, il a ajouté : « Une fois les paysans armés, même si c’est fait par le CPI(M) pour ses besoins limités, personne ne pourra jamais les désarmer ».
En fait, à certains endroits, le militantisme des paysans a dépassé les limites posées par leurs dirigeants de gauche. A Chaitanpur dans le Burdwan par exemple, le 22 juin 1969, les paysans allaient prendre possession de la terre sous la direction du CPI(M) quand des truands engagés par le propriétaire, Jnanendra Nath Chowdhury, ont attaqué les paysans avec des lances et leur ont ensuite tiré dessus. Une bataille rangée entre les deux camps s’est poursuivie pendant deux heures, au cours de laquelle un paysan santhal fut tué et un grand nombre blessés. Plus tard, cinq fusils furent saisis dans la maison de Chowdhury. Ce dernier a dû s’enfuir du village après l’incident.
Mais une telle agitation militante, contenue dans la limite bien définie de l’accaparement de la terre, dirigée par des gauchistes parlementaires ne demandant qu’à convaincre la classe dirigeante au Centre de leur loyauté envers la Constitution, et protégée par le gouvernement de l’état, ne pouvait survivre pendant longtemps. Bien qu’étant une sorte de plante de serre, si on la laissait pousser, elle pourrait exploser à tout moment, brisant en éclat la coque de verre protectrice. En 1970, les intérêts particuliers ont forcé le gouvernement de United Front à démissionner, et lorsque la répression fut lâchée par le Centre soutenu par les propriétaires fonciers féodaux qui avaient été piqués au vif pendant des mois, les paysans se sont retrouvés sans défense, la plupart de leurs dirigeants étant soit en fuite, soit en prison. Ils ont perdu les rares parcelles de terre qu’ils avaient saisies, furent même dépossédés, au cours des massives opérations policières de ratissage, de leur dernière arme défensive - le coupe-racine - et leurs dirigeants leur ont conseillé de déposer une requête devant les tribunaux pour récupérer leur terre.
Plus tard, revenant sur l’échec de l’expérience, Harekrishna Konar admettait, « Exactement comme un fruit ne peut pas mûrir correctement s’il est gardé à l’ombre et protégé de la lumière du soleil pendant longtemps, le mouvement des paysans ne peut pas non plus se développer seulement à l’ombre de la protection de l’état ». [24] Mais de nouveau, Konar n’examinait les choses que de manière superficielle. En l’absence d’une perspective à long terme pour la prise du pouvoir de l’état, les agitations pour la saisie de la terre, toutes militantes qu’elles soient, devaient déboucher sur une impasse dans la structure de l’époque. En l’absence d’un quelconque plan pour combattre l’appareil étatique par des actions de guérilla, les paysans ont inévitablement été pris au dépourvu lorsque l’état a déchaîné sa répression.
À peu près au même moment, la voie alternative était tracée dans un autre coin du Bengale occidental.
Debra et Gopiballavpur relevaient de deux commissariats du district de Midnapur au Bengale occidental. La région bordait le Bihar et l’Orissa et les jungles dominaient le paysage. Les tribaux constituaient une composante importante de la population.
Le mouvement du CPI(M-L) à Debra et à Gopiballavpur a pris une importance particulière à cause du second United Front en fonction au Bengale occidental à ce moment-là. En fait, la paysannerie de la région s’était radicalisée à la suite des promesses de redistribution de la terre faites par le premier gouvernement de United Front en 1967. Des raids contre les profiteurs furent organisés par les cadres paysans du CPI(M) à Debra, où les ouvriers agricoles exigeaient aussi des salaires plus élevés. Il y eut également des affrontements avec les propriétaires fonciers, et les paysans dirigés par le CPI(M) partirent en manifestation armée. Des camps de la police furent installés et des mandats d’arrêt furent lancés contre les dirigeants locaux du CPI(M).
Plus tard, un des organisateurs du mouvement dans la région a dit à propos de la situation à l’époque : « Un stade fut atteint au cours du mouvement de 1967 quand l’anéantissement de l’ennemi de classe et la construction d’une zone de base sont apparus comme des tâches inévitables. Mais la propagande légale ne peut jamais devenir le point de départ d’une unité clandestine du parti. Par conséquent, l’organisation est devenue impuissante devant l’attaque du gouvernement et des jotedars ». Il a également fait allusion aux longues batailles légales prolongées et onéreuses imposées aux organisateurs lorsque ces derniers choisissaient d’accepter le système juridique et de lutter par son biais. [25]
Même après la destitution du premier gouvernement United Front en novembre 1967, les paysans de Debra et de Gopiballavpur sont restés militants, comme en témoignent certaines de leurs actions. Ainsi, un rapport décrivait les deux postes de police ainsi que celui voisin de Jhargram comme des « régions de troubles » et ajoutait que 2 000 acres de terre avaient été occupés de force par les paysans. [26] Pendant cette période, les dirigeants paysans du CPI(M) de la région cherchaient une issue à tâtons. Inspirés par les compte-rendus de la lutte de Naxalbari et des polémiques idéologiques faisant rage dans son sillage, ils ont constitué un « Midnapore Coordination Committee ». En mars 1969, ils se sont affiliés au All-India Coordination Committee of Communist Revolutionaries. Plusieurs personnes et groupes, qui étaient dans le Midnapore Coordination Committee, se sont retirés de l’AICCCR en raison de différends sur la ligne tactique. À l’annonce de la création du CPI(M-L) en mai cette année-là, les révolutionnaires communistes de Debra et de Gopiballavpur ont adhéré au nouveau parti. Le 21 août 1969, lors d’une réunion à Shurmuhi, ils ont décidé de mettre en oeuvre le programme d’ « anéantissement des ennemis de classe » dans leur secteur. Trois lieux - Gopiballavpur, Bahoragora et Debra - dans le district furent choisis comme zones d’opération.
Entre septembre et octobre cette année-là, plusieurs propriétaires fonciers furent tués par les guérilleros. Ils se sont emparés des fusils, ils ont pris possession des biens détenus par les propriétaires fonciers, ont restitué ces biens à leurs propriétaires initiaux qui les avaient hypothéqués aux propriétaires fonciers pour de l’argent et ont brûlé les documents de créance. Les actions ont eu un effet immédiat. L’assassinat d’un propriétaire ou d’un prêteur sur gage notoire dans un village était suffisant pour chasser ceux des villages avoisinants. Ceux qui ne fuyaient pas se rendaient aux insurgés. En conséquence, il y eut une sorte de vacance du pouvoir dans la région.
Dans les villages, le vacance du pouvoir produit par l’assassinat, la fuite et la reddition des propriétaires fonciers ajouté à la formation politique donnée aux paysans, ont ouvert la voie à la phase d’action suivante, qui a commencé avec la récolte en novembre 1969. Les paysans ont entrepris de s’emparer des produits agricoles sur les parcelles des propriétaires fonciers. Un rapport du mouvement déclarait : « Les paysans ne se sont pas seulement abstenus de toute saisie des récoltes des petits agriculteurs, des agriculteurs moyens ou des gros agriculteurs bienveillants, mais ont également veillé à ce que leurs produits agricoles ne soient pas endommagés ». Après ceci, les comités révolutionnaires ont établi de nouvelles lois dans les villages. Les prêteurs sur gage ont été priés de rendre les biens hypothéqués aux propriétaires initiaux. Les salaires des ouvriers agricoles dans les champs furent fixés à cinq kilogrammes de paddy. Les prix des produits de première nécessité furent fixés dans les grands magasins. Toutes les dettes que les paysans avaient envers les prêteurs sur gage furent annulées. [27]
Comme à Srikakulam et à Naxalbari auparavant, des tribunaux populaires furent aussi établis à Gopiballavpur et à Debra, où des sanctions étaient infligées aux propriétaires et aux prêteurs sur gage. Un rapport dans le numéro de Liberation de janvier 1970 décrivant la situation disait : « Il n’y a absolument aucun doute que ce soit les masses qui gouvernent, qu’il s’agisse d’une forme embryonnaire du pouvoir politique des paysans, malgré que ce ne soit qu’une étape, qu’elle en soit à son stade premier et qu’il se peut même qu’elle soit temporaire’.
Les affirmations du CPI(M-L) quant au soutien populaire étaient corroborées par la presse pro-establishment. Ainsi, un reportage dans The Statesman du 13 décembre 1969 décrivait la tactique des communistes à Debra et Gopiballavpur :

Dans certaines régions, les jotedars avaient évité la récolte par la force en versant de l’argent pour qu’on les laisse en paix. Une fois que cet argent était payé, une branche d’arbre cassée était enfoncée dans la parcelle du jotedar pour indiquer qu’il fallait que son paddy soit épargné. Nous avons aperçu de solides preuves de ceci dans les champs… Les Naxalites contrôlent toujours plus de vingt villages dans les forêts le long des frontières du Bihar et de l’Orissa. Qu’aucun policier ne veuille pénétrer dans les zones concernées sans une escorte armée est devenu évident durant notre visite des abords des poches contrôlées par les Naxalites.

On peut trouver un tableau plus détaillé dans le reportage d’un journal bengali de l’époque qui disait :

Jusqu’à présent, presque personne ne s’est présenté pour collaborer avec la police. Selon la police, la raison en est la crainte des naxalites. Il est difficile d’établir si c’est à cause de la peur ou par amour pour les naxalites. Toujours est-il que la police a pour l’instant été incapable de capturer leurs dirigeants. Tout le monde sait que presque tous les dirigeants sont encore ici dans la région, pourtant personne n’obtient le moindre renseignement les concernant… La population locale admet également qu’il y a pas mal de villages à Debra dans lesquels les policiers n’osent pas entrer en petit nombre - deux ou trois hommes - même armés de fusils… Et à Gopiballavpur, il y a au moins 300 villages pareils.

 [28]

À ce propos, il faut signaler que les étudiants élevés en ville ont joué un rôle important dans l’organisation du mouvement au Midnapore. Comme constaté plus tôt, en réponse à l’appel du CPI(M-L), un grand nombre d’étudiants originaires de Calcutta et d’autres centres urbains ont arrêté leurs études pour se rendre dans les villages voisins. Charu Mazumdar avait une idée précise quant au rôle des intellectuels petits-bourgeois qui allaient dans les villages. « Actuellement », a-t-il dit, « nous avons grand besoin des camarades petits-bourgeois qui viennent de l’intelligentsia. Mais nous devons nous rappeler que tous ne resteront pas révolutionnaires jusqu’à la fin ». Donc, il a vivement conseillé à ces membres de l’intelligentsia d’entreprendre une analyse de classe des sociétés villageoises, et d’apprendre aux paysans à identifier les différentes classes dans la campagne sur base de trois principes : (i) base de classe ; (ii) désir de travailler ; (iii) désir de se battre.

De cette façon, nous pouvons également transformer les paysans en dirigeants. Cela signifie que le mouvement paysan cessera d’être dépendant des souhaits et des désirs des camarades petits-bourgeois qui sont issus de l’intelligentsia. De plus, ceci aidera à accélérer le processus d’intégration des camarades qui viennent de l’intelligentsia.[19]

Pour en revenir à la situation à Debra et à Gopiballavpur, le gouvernement United Front, et tout particulièrement le CPI(M) qui, à ce moment-là, était à la tête du ministère de l’Intérieur, a réagi de façon belliqueuse. Lorsque la « campagne d’anéantissement » fut déclenchée dans la région, des camps de la police furent construits. Mais apparemment, la police locale était sans défense contre la vague populaire. En novembre, il y a eu des cas où les policiers se sont enfuis des endroits où des milliers de paysans étaient arrivés pour récolter les produits agricoles de force.
Après ceci, le ministre de l’Intérieur, Jyoti Basu - le plus haut dirigeant du CPI(M) au Bengale occidental - a demandé de l’aide aux Eastern Frontier Rifles (EFR), une force centrale, pour réprimer le mouvement. L’action de Jyoti Basu était peut-être la conclusion logique de la stratégie adoptée par le CPI(M). Le parti croyait en la violence contenue dans les régions rurales pour poursuivre des objectifs mineurs tels que la hausse des salaires des ouvriers agricoles ou la restitution de la terre aux sans terre. Une certaine agitation, frôlant souvent la violence, convenait au CPI(M) ou aux autres partis parlementaires de gauche tant qu’elle ne dépassait pas les bornes ; qu’elle était maîtrisée par les dirigeants et qu’elle ne s’attaquait pas aux racines du système dominant en essayant de s’emparer du pouvoir politique. Puisqu’il était membre d’un front uni de classes hétérogènes, le CPI(M) voulait faire croire aux sans terre et aux petits paysans qu’il portait le drapeau de la révolution et qu’il cherchait à mettre fin au statu quo, à la classe moyenne qu’il enrayait le danger qui la menaçait et au Centre qu’il était fidèle à la Constitution.
Par conséquent, quoi de plus naturel que le CPI(M) tienne à prouver la bonne foi du parti en tant que constitutionnaliste dévoué au Centre, qui observait continuellement les activités du CPI(M), plutôt que de permettre le développement d’un mouvement qui, en fin de compte, pourrait constituer un sérieux défi à la tactique d’agitation contenue dans le cadre du système parlementaire du CPI(M). La politique d’ « encerclement et anéantissement » fut mise en application à Gopiballavpur et à Debra avec le déploiement des Eastern Frontier Rifles (EFR). On peut évaluer la progression de son exécution à partir des reportages publiés dans les journaux. Ainsi, The Statesman du 2 décembre 1969 rapportait que les policiers avaient été invités à « tirer pour tuer si nécessaire ». Le 4 décembre, le journal publiait un rapport qui disait : « Le magistrat du district, Mr B.R. Chakravarty, a dit dans une interview que maintenant, le plan était de rassembler les partisans et les sympathisants des naxalites et de saisir le paddy de ceux qui ne pouvaient pas justifier son origine ». Il était évident que les autorités essayaient de couper les vivres internes des guérilleros. Le 9 décembre, le même journal rapportait : « Nous apprenons que les forces EFR ont été autorisées à se servir de mitrailleuses légères et de grenades en plus des fusils ».
Un rapport du CPI(M) affirmait que la police au Bengale occidental, au Bihar et dans l’Orissa opérait conjointement contre les insurgés dans la région. Selon le rapport, environ 1 200 hommes des EFR étaient postés à Gopiballavpur, 700 à Debra, et 400 hommes de la force militaire à Bahoragora. Les dirigeants du mouvement dans la région avaient des difficultés. Ils ont reconnu que bien que les autorités n’aient pas pu appréhender les guérilleros, « au beau milieu de l’encerclement policier, nos troupes de guérilleros ont sombré dans un manque d’énergie extrême et notre état d’esprit militant offensif s’est progressivement transformé en une mentalité détachée du réel produite par l’autodéfense ». Le rapport affirmait également que les moyens et les riches paysans qui autrefois prenaient parti pour les guérilleros, cédaient sous la répression policière et étaient souvent contraints à prendre part aux opérations de ratissage organisées par la police pour retrouver les guérilleros. [29]
Etait-ce parce que la zone d’opérations de guérilla ne s’était pas étendue et que le nombre d’unités de guérilleros n’avait pas augmenté que les dirigeants rencontraient des difficultés à percer l’encerclement et à augmenter leur mobilité ? Comme l’ont révélé des divulgations ultérieures, il y avait eu un conflit entre les organisateurs du parti à Debra-Gopiballavpur quant à la façon d’aborder la question de la mobilisation des paysans. Alors que les cadres à Debra étaient partisans des mouvements de masse, tirant les riches leçons de l’expérience des mouvements similaires en 1966-1967, le Border Regional Committee, qui était responsable de l’établissement des directives du mouvement, mettait l’accent sur la tactique d’anéantissement des ennemis de classe à l’exclusion d’autres formes de mouvement. Les cadres à Debra estimaient qu’en l’absence de toute zone de base stable, la poursuite d’anéantissements isolées ne mènerait nulle part, et ne ferait que limiter la portée d’une extension plus avant des activités du parti. Le 1er novembre 1969, à une réunion du Border Regional Committee, les cadres de Debra ont émis la suggestion de créer des Peasants’ Committee. Mais leur proposition ne fut pas acceptée et il leur fut reproché d’organiser des réunions de masse et de favoriser les mouvements de masse. À une autre réunion à Digha en janvier 1970, les cadres furent de nouveau attaqués par le Border Regional Committee pour leur opposition à la tactique d’anéantissement. [30]
Peu après ceci, Charu Mazumadar est allé à Debra et à Gopiballavpur, et a recommandé à ses partisans d’étendre leurs activités aux régions avoisinantes. L’expansion était nécessaire pour échapper à l’encerclement policier, et également pour ceinturer l’encerclement de l’ennemi de l’extérieur avec de nouvelles bases.
Mais alors que la nécessité d’une expansion était reconnue, l’obstacle majeur semblait être le manque de préparatifs adéquats par une propagande politique dans les régions avoisinantes. La volonté des gens d’offrir abri et protection aux guérilleros et plus tard, de les rejoindre présuppose une certaine formation politique. À la suite des conseils de Charu Mazumdar, quelques actions ont cependant eu lieu dans les régions voisines. Il y a eut des exécutions tenant de la liquidation des ennemis de classe dans les régions de Kharagpur et de Chakulia dans le Midnapur. Mais en l’absence de tout travail politique préalable parmi elles, il n’y eut pas de réponse générale de la part des masses paysannes comme à Gopiballavpur et à Debra.
Pendant ce temps, de semblables assassinats avaient lieu dans d’autres régions du Bengale occidental, comme au 24-Parganas dans le Sud, et à Jalpaiguri et à Naxalbari dans le Nord. Les victimes étaient des propriétaires fonciers, des prêteurs sur gage, des indicateurs de police, et dans un cas, un sergent de l’armée indienne posté à Jalpaiguri. Début 1970, des incidents similaires furent aussi signalés depuis l’Assam et le Tripura. Tenant compte de l’importance stratégique des deux états - l’un et l’autre étaient situés aux frontières de l’East Pakistan de l’époque - le CPI(M) s’est réjouit de la « lutte armée révolutionnaire » dans ces deux états, celle-ci ayant « une signification considérable du point de vue de la révolution indienne ». [31] Le 6 avril 1970, le ministre des Revenus de l’Assam, M.M. Chowdhury a dit à l’assemblée législative de l’état à Shillong qu’à peu près 400 naxalites étaient actifs dans l’état. Le 27 avril cette année-là, le gouvernement de l’Assam a donné l’alerte contre les naxalites d’un bout à l’autre de l’état. Dans le Nord de l’Inde, en dehors de Lakhimpur dans l’Uttar Pradesh, quelques endroits dans le Punjab étaient le théâtre d’actions. Un officier général commandant en chef à la retraite de la Patiala State Army - le général Balwant Singh - fut abattu par des cadres du CPI(M) dans le district de Patiala en août 1969.
Par conséquent, début 1970, le CPI(M-L) fut en mesure de faire le point sur ses activités. La situation était, dans un certain sens, tant un hommage qu’un défi pour les dirigeants du parti.
En peu de temps, ils avaient été en mesure de soulever et de mobiliser les paysans dans une telle mesure que, bien que confinée à de petites poches dans neuf états [32], la lutte armée avait bouleversé le statu quo dans la campagne et était considérée comme une menace par l’état et assez dangereuse pour le faire sortir en force contre le mouvement. Le soulèvement de Naxalbari ne fut pas un fait victorieux ; mais ce fut le premier pas vers la création d’un nouveau type de guerre révolutionnaire en Inde. Il avait persuadé une bande d’hommes dévoués - Vempatapu Satyanarayana, un homme d’un courage, d’un charme et d’une intelligence personnelle formidable ; Dr Bhashkar Rao, un jeune ophtalmologue ayant abandonné son cabinet prospère à Guntur et rejoint les guérilleros de Srikakulam ; Subbarao Panigrahi, le célèbre poète - un symbole de l’écrivain combiné à l’homme d’action - ayant dirigé les guérilleros dans leurs actions et composé des chansons qui électrisaient les masses ; Ashim Chatterjee, le dirigeant étudiant devenu un brillant organisateur ; Satyanarain Singh, communiste depuis l’époque où il était soldat de deuxième classe dans la Royal India Air Force du régime britannique et qui allait devenir le dirigeant de la lutte paysanne militante de Mushahari. Même si un grand nombre d’entre eux allait mourir et d’autres s’éloigner de Charu Mazumdar quelques temps plus tard, ils ont, en 1969, fait avancer la roue de la révolution. En outre, le Communist Party of China, le dirigeant de la révolution mondiale aux yeux du CPI(M-L) - avait déjà applaudi ses accomplissements.
Mais d’autre part, la politique d’ « encerclement et anéantissement » à laquelle avait recours l’état menaçait le mini pouvoir rouge à Srikakulam et à Debra et Gopiballavpur. Particulièrement à Srikakulam où il y a eu une série d’anicroches entre novembre et décembre 1969, au cours desquelles des dirigeants importants du mouvement furent soit tués soit capturés par la police. Dans les plaines du taluk de Sampeta, l’ennemi a cerné plusieurs unités de guérilleros et tué Dr Bhashkar Rao, et plus tard Subbarao Panigrahi qui avait été élu secrétaire du Sompeta Area Committee du parti après la mort du Dr Rao. Nirmala Krishnamurthy, la femme du pauvre Panchadi Krishnamurthy qui était intervenue pour combler le vide laissé par la mort de son mari, fut également suivie à la trace et abattue. Parmi les personnes arrêtées se trouvait Chowdhury Tejeswara Rao, un des jeunes intellectuels qui s’était associé dès le début avec la lutte armée de Srikakulam.
Le problème auquel était confronté le CPI(M-L) dans toute sa dure réalité était de savoir comment anéantir l’offensive de l’ennemi et maintenir les zones de base. Cela a exigé une démarche inventive de la part des dirigeants dans la mise au point de la tactique future.

Propositions de Charu Mazumdar

Dans ses articles au cours de cette période, Charu Mazumdar a tenté d’établir quelques tâches concrètes pour favoriser une percée.
Il soulignait la nécessité de multiplier le nombre de brigades de guérilleros et de zones d’opérations. C’était absolument nécessaire si les révolutionnaires voulaient vaincre l’ennemi. Si l’ennemi les encerclait dans une zone, il devait y avoir des zones d’influence aux alentours depuis lesquelles d’autres guérilleros pourraient contre-encercler l’ennemi et déclencher l’offensive. En outre, une augmentation du nombre de zones d’opérations entraînerait la dispersion des forces ennemies dans tous les différents endroits touchés au lieu de les concentrer contre une zone de base particulière. Cela réduirait sa puissance effective. Dans ce contexte, le slogan « Construisons des Srikakulams dans d’autres régions du pays » a pris de l’importance.
Tandis que Charu Mazumdar conseillait vivement aux paysans de « venger chaque attaque de l’ennemi » en déclenchant des contre-attaques[27], il recommandait aux cadres et aux organisateurs politiques de « former des brigades de guérilleros en mettant la politique au premier plan ». Il affirmait : « La propagation des actions de guérilla fait participer les larges masses à la lutte ».[28] Dans un manuel détaillé sous la forme d’un discours aux cadres paysans révolutionnaires, Charu Mazumdar a, entre autres, illustré en termes vifs comment les masses pouvaient être mobilisées grâce aux actions de guérilla. Mais il leur a rappelé que, même si l’action devait avoir une base populaire, « la méthode de formation d’une unité de guérilleros doit être totalement conspiratrice » et « l’identité de l’ennemi de classe particulier pour l’élimination duquel le complot a été préparé ; et l’heure et la date de l’action de guérilla » ne doivent pas être connus hors de l’unité de guérilleros. Il a dit qu’il fallait qu’elle soit précédée d’une propagande de la politique de capture du pouvoir politique par la force armée parmi les masses, « et en particulier parmi les masses paysannes ». En outre, l’action devrait être dirigée contre un ennemi de classe qui soit réellement considéré comme notoire par les masses paysannes.

… nous devons organiser une enquête à petite échelle en vue de connaître leurs [c’est-à-dire les masses paysannes] opinions. En d’autres termes, le fait est que nous ne devons pas être guidés par la pensée subjective pour déterminer notre cible ; au contraire, nous devons être guidés par la volonté de la majorité de la population.[29]

Après l’anéantissement d’un ennemi de classe, il faut se remettre à la propagande politique. Charu Mazumdar a suggéré que le cadre politique, se faisant passer pour un individu neutre, commence à ce moment-là une campagne insidieuse sur ces grandes lignes :

Donc, ce diable d’homme s’est après tout fait tué. Bon débarras, hé ! Je ne trouve pas assez de mots pour louer ceux qui l’ont fait. Ils ont fait une chose héroïque non ? J’aimerais qu’ils poursuivent cette activité jusqu’à ce que toute la bande de ces sangsues soit achevée. Oh, comme tout ira bien alors ! Rendez-vous compte, quand ils seront partis, cette région nous appartiendra, toute cette terre, toute cette récolte, toutes ces richesses seront à nous ![Ibid.]

Au moment où les masses commencent à réagir à une telle propagande, le cadre politique doit devenir plus hardi et tenir de petites réunions de groupe. Les guérilleros doivent sortir de leur cachette et habiter parmi les masses pour recevoir leurs éloges et les inspirer à leur tour. À un moment donné, les masses paysannes elles-mêmes « voudront de nouvelles actions de guérilla, et indiqueront leurs ennemis avec ardeur, donneront des conseils sur de nouvelles cibles d’attaque, se présenteront pour surveiller les mouvements de l’ennemi et fourniront d’importants renseignements à l’unité de guérilla ». Ainsi, « davantage d’actions de guérilla ont lieu, et l’expansion constante de pareilles actions engendre de nouvelles unités de guérilla et les cibles d’attaque se propagent avec régularité vers des zones toujours nouvelles - tel est le processus qui va se reproduire ».[Ibid.]
Le stade suivant dans la mobilisation de masse est atteint avec l’évocation du large slogan économique : « Emparez-vous des récoltes de l’ennemi de classe ».

Ceci agit comme par magie dans les villages et même le paysan le plus arriéré se présente et engage le combat. Par conséquent, le combat pour la prise de pouvoir politique engagé par quelques sections avancées est entretenu par l’extraordinaire initiative des masses et les actions de masses ; et les flammes de la guerre populaire engloutissent toute la campagne.[Ibid]

Le manuel tout entier est, en fait, une élaboration en termes concrets de la thèse de Lin Piao : « La guérilla est le seul moyen de mobiliser et d’exercer toute la puissance de la population contre l’ennemi ». [33] Mais pour propager la lutte dans de nouvelles régions, il était nécessaire de développer l’organisation du parti. Il fallait de nouveaux cadres. Charu Mazumdar a insisté, « … nous devons prioritairement nous efforcer d’élever des cadres issus des masses de paysans pauvres et des paysans sans terre ». Il a ajouté :

L’éducation des cadres est étroitement liée au fait que nous leur donnions de plus en plus de responsabilité. Tâcher de promouvoir les cadres paysans pauvres et paysans sans terre aux comités supérieurs et leur apprendre comment s’acquitter des responsabilités du comité supérieur.[30]

Le manque de confiance des petits bourgeois envers le paysan pauvre et le paysan sans terre a cependant fréquemment fait obstacle à l’éducation des cadres et à l’augmentation du nombre de brigades de guérilleros, ce qui, à son tour, a abouti au confinement des luttes dans quelques endroits isolés et a empêché l’expansion bien nécessaire. Comme exemple de cette « tendance sectaire », Charu Mazumdar a fait référence à un incident lors d’une réunion de groupe dans un village où, en recrutant les membres pour une brigade de guérilleros, le dirigeant petit-bourgeois du parti n’avait inclus que ceux qui appartenaient à l’organisation du parti et n’avait pas inscrit un grand nombre de jeunes paysans pauvres et paysans sans terre qui, bien qu’en dehors de l’organisation, exprimaient leur vif désir d’entrer dans la brigade.

Même dans des endroits où nous créons de telles brigades de guérilleros, les dirigeants de parti ne se sont pas révélés enthousiasmés par le développement de l’initiative ou l’augmentation de la conscience politique de ces nouvelles brigades. En conséquence, ces brigades restent, dans de nombreux cas, inactives. Ce sont des tendances sectaires.[28]

Au cours de cette période, Charu Mazumdar a également cherché à développer la théorie de l’administration des zones de base par l’intermédiaire de comités révolutionnaires. Avec l’anéantissement de certains ennemis de classe et la fuite d’autres, le problème de l’administration dans tous ses aspects - récoltes des cultures, redistribution des terres, maintien de l’ordre public, protection du village - surviendrait invariablement. Le vide créé à la suite de l’anéantissement allait être rempli par le comité révolutionnaire paysan. « Nous voulons mettre en place un système » a-t-il dit « en vertu duquel l’administration sera dirigée par les comités révolutionnaires à tous les niveaux ». Exposant l’origine de l’idée, il a dit : « Auparavant, ceci ne faisait pas partie du programme de la révolution démocratique. Il s’agit d’une contribution de la grande révolution culturelle prolétarienne chinoise. » Puisque le parlement et les institutions semblables étaient les organes du pouvoir de la démocratie bourgeoise et du révisionnisme, Charu Mazumdar estimait que ses partisans ne pourraient jamais tirer parti de ces institutions pour porter la révolution démocratique populaire vers l’avant. « Nous devons faire marcher l’administration », a-t-il dit, « en créant des comités révolutionnaires avec le concours des masses et avec leurs dirigeants comme membres ».[Ibid.]
C’est également durant cette période que Charu Mazumdar a rappelé à ses partisans la nécessité de reconnaître la lutte qu’ils menaient comme un élément d’une lutte révolutionnaire mondiale « dirigée par le président Mao » et ayant lieu dans « l’ère de Mao Zedong ». La progression de la révolution en Inde briserait aussi le complot américano-soviétique pour déclencher une « guerre d’agression contre la Chine » - une éventualité qui semblait très réelle à Charu Mazumdar à ce moment-là.[25]
Progressant via ce crescendo d’éloges pour la Chine et Mao Zedong, Charu Mazumdar a parachevé son discours par ces mots : « La victoire nous appartient assurément parce que le président chinois est notre président et que la voie chinoise est notre voie »,[26] une déclaration qui fut immédiatement transformée en slogan par ses partisans. La considérable popularité du slogan allait cependant, à un stade ultérieur, devenir une pomme de discorde entre Charu Mazumdar et certains de ses camarades et allait même valoir la désapprobation de la Chine. [34]


[1Les luttes à Punapra et à Vayullur en 1946 furent en fait dirigées par la classe ouvrière. Dans l’état de Travancore-Cochin d’alors, les travailleurs ont affronté les troupes de réserve à Punnapra le 24 octobre 1946. Il y eu des morts et des blessés des deux côtés. Le 27 octobre, par mesure de représailles, les troupes ont abattu 300 personnes à Vayullur.

[2Cf. « En tout lieu, les masses se composent généralement de trois parties, la relativement active, l’intermédiaire et la relativement arriérée. Il faut par conséquent que les dirigeants soient habiles à unir le petit nombre d’éléments actifs autour de la direction et doivent compter sur eux pour hausser le niveau des éléments intermédiaires et convaincre les éléments arriérés ». (Mao Zedong, « Some Questions Concerning Methods of Leadership ; 1 juin 1943 », Selected Works, Vol. III, p. 118

[3Liberation, juin 1968.

[4Satyanarain Singh, ‘Mushahari and Its Lessons’, Liberation, octobre 1969.

[5Ibid.

[6Ibid.

[7Liberation, février 1969.

[8Nepal Today, 15 juillet 1968.

[9Liberation, avril 1969.

[10« Immediate Programme » de Nagi Reddy.

[11Deshabrati, 23 avril 1970.

[12Promode Sen Gupta, Biplab Kon Pathey ? (In Which Way Moves the Revolution ?), 1970, p. 98.

[13D’après la copie d’un bilan auto-critique du CPI(M-L) dirigé par Satyanarain Singh diffusé secrètement courant 1974.

[14Liberation, mai 1969.

[15Ibid.

[16Cf. chapitre 4bis.

[17« Srikakulam Going the Way Predicted by Comrade Charu Mazumdar’ », in Liberation, septembre 1969.

[18« Flames of Guerrilla Struggle Burn Brightly in Srikakulam », in Liberation, octobre 1969.

[19Ibid. septembre 1969.

[20Satyanarain Singh, ‘Agrarian Revolution and Crisis Within the Revolutionary Class’, in Liberation, septembre 1969.

[21Satyanarain Singh, « Mushahari and Its Lessons », in Liberation, octobre 1969.

[22Ibid.

[23Satyanarain Singh, « Building Up the Proletarian Party and Agrarian Revolution », in Liberation, novembre 1969.

[24Mr Konar a fait la remarque au cours d’un entretien avec l’auteur.

[25« A Report by the Debra Thana Organizing Committee, CPI(M-L) », in Liberation, décembre 1969.

[26Ananda Bazar Patrika, 24 décembre 1968.

[27Deshabrati, 23 avril 1970.

[28Traduit d’une dépêche de Barun Sen Gupta dans Ananda Bazar Patrika, 28 décembre 1969.

[29Deshabrati, 23 avril 1970.

[30« Review of Debra Peasants’ Struggle by a Group of Cadres », dans le magazine bengali Lal-Tara, 7 et 22 mai 1975.

[31Liberation, janvier 1970.

[32« … les flammes de la lutte armée paysanne se sont déchaînées dans les états du Bengale occidental, du Bihar, de l’Uttar Pradesh, du Punjab, de l’Himachal, de l’Orissa, de l’Assam, du Tripura et tout particulièrement de l’Andhra Pradesh »-New China News Agency, 27 mars 1970

[33Lin Piao, « Long Live the Victory of People’s War », New China News Agency, 2 septembre 1965.

[34Cf. chapitre 4