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Arundhati Roy : Provocation ou authenticité

Après des études d’architecture, au cours desquelles Arundhati Roy se rend compte que l’urbanisation n’était pas ce qu’elle envisageait pour sa vie, la jeune femme se consacre au cinéma, en tant que décoratrice et scénariste. Elle publie alors son premier roman - et dernier jusqu’à ce jour - Le Dieu des Petits Riens pour lequel elle reçut de nombreux prix et récompenses. En partie auto-biographique, cette oeuvre romanesque contenait déjà les germes de la mission idéologique et politique à laquelle elle destinerait par la suite son talent d’auteur : la dénonciation de l’horreur économique, sociale, écologique et politique de son pays et le soutien des peuples luttant pour leur survie. Déjà durant ses études d’architecture, elle avait pu se rendre compte de la manière avec laquelle, sous prétexte d’aménagement des villes, les plans urbanistiques étaient élaborés pour exclure des villes les personnes moins nanties pour faire place à la nouvelle bourgeoisie. C’est notamment cette prise de conscience qui a fait d’Arundhati Roy une femme impliquée politiquement.

Nous allons nous consacrer à l’analyse de cette mission qu’elle s’est assignée, et ce par le biais de l’étude de quelques-uns des thèmes évoqués dans son dernier ouvrage. Mais avant cela, revenons quelques instants sur son roman. Nous le disions romanesque, et c’est en partie vrai. Néanmoins, elle parvient à y insérer, notamment, des explications historiques avérées sur la naissance du mouvement communiste dans son état d’origine, le Kerala. Pour n’en citer qu’un bref passage :

"En l’espace de quelques minutes, la route fut submergée par des milliers d’hommes en marche ... L’air était rouge de drapeaux qui s’inclinaient et se redressaient ... ‘Vive la Révolution ! Travailleurs de tous les pays, unissez-vous !’ scandaient les manifestants. Personne ... n’aurait pu expliquer de façon vraiment satisfaisante pourquoi le Parti communiste était tellement plus populaire au Kerala que partout ailleurs en Inde". [1]

Forte de la renommée mondialement acquise après le succès planétaire de son livre, Roy délaisse donc le roman pour les textes politiquement engagés.

Penchons-nous quelques instants sur le dernier ouvrage de l’auteur, La démocratie : notes de campagnes, ouvrage paru en 2009 et dont la traduction française est sortie en février dernier. Ce livre rassemble plus d’une dizaine de textes rédigés entre 2002 et 2008, et construits autour d’un thème commun : la démocratie. A travers ces essais, Roy cherche "à montrer dans le détail que la lumière du phare risque, semble-t-il, de s’éteindre et que l’on ne peut peut-être plus compter sur la démocratie pour nous apporter la justice et la stabilité dont nous la croyions porteuse". [2] Il faut noter ici que l’auteur, dans les écrits et les discours qu’elle rédige en abondance, prend des risques difficilement quantifiables pour qui ne maîtrise pas l’arsenal législatif dont s’est doté l’Inde pour étouffer les voix dissidentes. Cela ne l’empêche pas de garder un engagement politique intègre, dans le cadre duquel elle ose tout. Nous aurons l’occasion de nous pencher davantage sur cette réalité par la suite.

Quelques morceaux choisis dans La démocratie : notes de campagne

En 2006, à l’occasion d’une visite en Inde de Georges W. Bush, Arundhati Roy donne une conférence à New Delhi au cours de laquelle elle se met dans la peau du président américain pour prononcer un discours en son nom. Dans ce texte au vitriol, elle lui fait évoquer la réalité sans ambages, dans un style qui ne peut que prêter à sourire. Les mots crus jaillissant de la bouche de Bush font néanmoins froid dans le dos : "L’Ainde est une démocratie parce que son peuple a voté pour des dirigeants qui m’obéissent" [3] ou encore "Nous autres, aux Etats-Unis, on garde pas d’bombes dans nos placards. Rien que des squelettes..." [4]. Défier ainsi le dirigeant de la plus grande puissante impérialiste du monde constitue l’essence même de l’engagement d’Arundhati Roy. L’intégralité de ce texte vaudrait la peine d’être transcrit ici tant chaque phrase vaut son pesant de cacahouètes.

Néanmoins, à ceux qui en ont la possibilité, nous ne pourrions que conseiller d’en lire la version originale tant les jeux de mots et autres écritures phonétiques sont lourdes de sens. La traduction française n’en rend malheureusement pas compte à leur juste valeur. Cette réflexion vaut d’ailleurs pour l’ensemble de l’ouvrage. La version française manque à rendre toute la valeur ‘poétique’ que Roy parvient, en anglais, à insuffler à tous ces essais. L’humour et le cynisme dont elle fait preuve ne transparaissent que très peu dans cette traduction, ce qui rend la lecture moins attrayante.

Poursuivons toutefois notre exploration de cet ouvrage qui n’en reste pas moins enrichissant.

En ce qui concerne son propre pays, dont elle dénonce continuellement le qualificatif de "plus grande démocratie du monde", Roy n’y va pas de main morte. En vrac, elle s’en prend à la mainmise des multinationales sur les économies locales, à la construction des grands barrages qui se multiplient, à la répression des minorités, et surtout aux politiques législatives mises en place depuis plusieurs années par les autorités. Citons par exemple :

"Les hautes instances judiciaires, et notamment la Cour suprême, ne se contentent pas de faire respecter la loi, elles régissent notre vie dans ses moindres détails". [5]

Et de citer l’historien et politologue Howard Zinn, qui formule la chose ainsi :

"L’autorité de la loi ne remédie en rien à la distribution inégale des richesses et du pouvoir, mais confirme cette inégalité en lui conférant force de loi" [6]

Précisons que le judiciaire indien s’est doté depuis plusieurs années d’une loi qui lui confère la capacité de faire taire ses détracteurs et d’emprisonner ceux qui posent des questions embarrassantes ou qui disent simplement ce qu’ils pensent, le Contempt of Court Act. Arundhati Roy figure en première ligne de son champ d’action. En effet, en octobre 2010, elle a prononcé un discours dans lequel elle relayait la demande d’autodétermination du Cachemire, ce qui avait fortement déplu au parti au pouvoir ; celui-ci s’est donc empressé de faire appel au Contempt of Court Act et a déposé plainte contre l’auteur pour sédition. Au jour d’aujourd’hui, l’enquête reste ouverte, et Roy risque plusieurs années de prison pour avoir exercé sa liberté de parole dans la "plus grande démocratie du monde".

Par ailleurs, nous trouvons toutefois dommage que l’auteur n’ait pas consacré un chapitre de son ouvrage au sort réservé à ceux que son gouvernement qualifie de « plus grande menace pour la sécurité interne de l’Inde », les maoïstes. Ce n’est pourtant pas l’intérêt qui manque chez Arundhati Roy pour les événements ayant lieu dans les jungles du nord-est du pays, elle qui y a passé plusieurs semaines en compagnie des guérilleros et en a tiré un article réaliste et humain, Ma marche avec les camarades. Dans une interview réalisée en 2007 sur une radio alternative aux Etats-Unis, Roy expliquait que l’attitude stigmatisante du gouvernement indien à l’égard des maoïstes amenait et autorisait les états à adopter toutes sortes de lois permettant de qualifier de terroriste n’importe quel quidam. Aujourd’hui, en Inde, de nombreux militants pour les droits humains sont derrière les barreaux, accusés d’être maoïstes. Ils deviennent des ‘exemples’ pour décourager tous ceux qui seraient tenté de s’associer à un quelconque mouvement de résistance ; tout cela sous le couvert d’une législation de plus en plus répressive et sous prétexte d’une lutte contre le maoïsme, que Roy passe sous silence dans cette publication. Il nous semble dès lors qu’au sein d’un ouvrage traitant de la démocratie, et de sa dérive scandaleuse en Inde, un chapitre concernant cet état de fait n’aurait pas été superflu...

Dans l’introduction de La démocratie : notes de campagne, Arundhati Roy a l’humilité de reconnaître que

"Au chapitre des résistances, celle-ci (l’écriture d’essais) sera insuffisante, je le sais. Mais pour l’instant, je n’ai qu’elle à offrir. Peut-être formera-t-elle un jour le fondement de la poésie et du hurlement animal" [7]

Ce qu’elle oublie de mentionner, c’est son engagement physique auprès des peuples déplacés dans la vallée du Narmada, son immersion dans la jungle avec les guérilleros maoïstes et toutes ces actions qui font d’elle bien plus qu’une simple gratte-papier. Par ailleurs, on ne peut que se réjouir de son talent d’écrivain et espérer qu’il parvienne à ouvrir les yeux de la population mondiale - gavée de mensonges relayés par les mass-média - sur la réalité concrète des masses indiennes.

Dès lors, provocation ou authenticité ? La lecture de La démocratie : notes de campagne et de tous les arguments, témoignages et démonstrations contenus dans cet ouvrage est extrêmement parlante...


[1ROY, Arundhati, Le Dieu des Petits Riens, Gallimard, p.99-100

[2ROY, Arundhati, La démocratie : notes de campagnes, Gallimard, p.15

[3Ibidem, p.170

[4Ibidem, p.170

[5Ibidem, p.180

[6Ibidem, p.182

[7Ibidem, p.17